PRESIDENTIELLE ET LEGISLATIVES 2020 : Transformer les menaces en opportunité d’une transition démocratique

Insurrection inachevée suivie de 5 ans de gâchis politique, institutionnel, social et économique, entraînant une déstructuration profonde de la société et de l’Etat avec l’émergence d’officines de fabrique et de promotion de l’incivisme et de la médiocrité, un front social en ébullition couronné par une prise en otage de l’Etat par des mouvements de revendication tous azimuts, une mal gouvernance rampante… voici le tableau clinique de la nation burkinabè à 5 mois d’une échéance électorale cruciale que tout le monde croit pouvoir remporter. Autant dire que les conditions d’une grave crise postélectorale sont réunies. Les Burkinabè doivent avoir l’intelligence et la sagesse de se ressaisir pour faire de cette échéance une occasion unique de remettre les pendules de la paix et de la stabilité à l’heure. D’où l’impérieuse nécessité de se mobiliser pour participer massivement à ce double scrutin. Il est urgent que la classe politique dans son ensemble s’accorde pour un vote apaisé et pour une transition démocratique conduite par le président issu du scrutin du 22 novembre (quel que soit le vainqueur) avec  la participation de l’ensemble de toutes les couches socioprofessionnelles.

Le Burkina Faso pourrait-il tenir le pari d’organiser les élections législatives et présidentielle couplées le 22 novembre prochain ? Bien des Burkinabè en doutent fort et s’interrogent sur les capacités du pays à relever ce défi sans tomber dans un chaos général. En cause, l’insécurité du fait des attaques terroristes qui continuent d’endeuiller des familles presque quotidiennement dans les régions de l’Est, du Centre-Nord, du Nord, du Sahel et de temps à autre, dans d’autres régions. Cette situation a amené une partie de la classe politique à demander le report des élections, le temps de résoudre définitivement la crise sécuritaire afin de permettre à tous les Burkinabè de pouvoir voter partout sur le territoire national et à l’extérieur.

D’autres acteurs non partisans de la vie publique nationale sont de cet avis. Malheureusement, en l’état actuel de la vie de la nation, le report des élections peut paraître pratiquement comme un véritable saut dans l’inconnue. Cette option aurait pu être envisageable, il y a un an ou deux. On avait le temps de négocier une prorogation du mandat présidentiel en créant les bases légales et en obtenant du Président Kaboré, un renoncement au mandat. Mais aujourd’hui, il semble trop tard. D’abord, parce que nul peut objectivement prévoir dans combien de temps le pays viendra à bout du terrorisme.

Les effets pervers de la gouvernance «mouta mouta»

Ensuite, avant même la fin de son mandat, le Président Kaboré et son régime font face à une crise sans précédent de légitimité. Même au soir de ses 27 ans de règne, le Président Blaise Compaoré n’a jamais été autant décrié. La gestion du pouvoir et de l’Etat par le Président Kaboré et son équipe, au cours de ces 5 dernières années, est décriée de toutes parts. Les scandales politico-financiers se succèdent dans la presse et dans les tribunaux, les uns plus graves que les autres, sans émouvoir le gouvernement et la majorité présidentielle.

L’entourage du président est constamment éclaboussé par ces scandales. Des hautes autorités du pays sont la risée de l’opinion du fait que leur nom et images soient associés à ces scandales. Tous les secteurs stratégiques de l’économie nationale (mines, infrastructures, etc.) ploient sous la férule de prédateurs d’un autre genre qui n’ont même plus la décence de maquiller leurs forfaits d’un minimum de bon sens et d’un semblant de légalité.

La défiance de l’autorité de l’Etat est presque systématique. Les effets pervers de cette gouvernance «mouta mouta» sont tels que : les voyous et les ripoux d’hier sont devenus des parangons de la vertu et des donneurs de leçons ; les prédateurs d’avant-hier se revendiquent désormais gardiens intrépides du bien commun ; des individus sans foi ni loi se permettent tout.

D’autres plus narcissiques s’autoproclament défenseurs authentiques du peuple et s’auto-investissent de la légitimité populaire qu’ils ne tiennent pourtant que de quelques endoctrinés. Ils tentent de surfer sur la gestion lamentable du pouvoir et de l’Etat. Mais leurs discours volent aussi bas que ceux des tenants du pouvoir. Que d’impostures et de mégalomanies!

Le tableau est donc peu reluisant. Si le pouvoir est le premier à blâmer, il n’en demeure pas moins que bien des Burkinabè semblent se complaire dans cette tragédie qui leur permet de flatter leurs égos, parfois démesurés, en se jouant les dangereux et les redresseurs de torts. Bref, le décor est totalement désastreux et n’incite pas à l’optimisme. Bien au contraire ! Pour autant, est-il juste et réaliste pour ceux qui ont été battus dans les urnes ou qui refusent de participer aux processus électoraux de demander à ceux qui ont été élus de débarrasser le plancher au profit d’un pouvoir de transition? D’autant plus qu’en dépit de l’expérience désastreuse, ces derniers continuent de croire qu’ils ont la confiance du peuple et croient en leur victoire aux échéances électorales.

Enfin, sans prétendre épuiser les questionnements, l’on peut se demander qui seront les acteurs de cette transition et en quoi ils seront plus capables de sortir le pays de la crise dans laquelle il est plongé depuis 5 ans. Quelle transition peut-on mettre en place et sur quel fondement institutionnel, politique et moral dans un tel contexte ? Ne risque-t-on pas de se retrouver dans une situation de parcellisation du pouvoir dont différents groupes tiendront des bouts avec une impossibilité pour les uns de contraindre les autres au respect des engagements communs ? Ces détenteurs de bouts de pouvoir ne vont-ils pas tout mettre en œuvre pour rester le plus de temps possible à leur place au détriment de la restauration de l’Etat et de son autorité sur toute l’étendue du territoire ?

Bref, l’on risque de se retrouver avec une équation à multiples inconnues dont les réponses risquent d’être difficiles, voire impossibles à trouver, même par les plus grands génies des mathématiques.

Le rouleau compresseur de la «patrie ou la mort nous voterons» !

Reporter les élections dans ces conditions risque de précipiter le pays dans les profondeurs de l’abîme. A 5 mois des élections, les principaux partis politiques sont déjà en précampagne. Les effets ci-dessus énumérés de la gouvernance du MPP ont fini par convaincre certains d’entre eux que le Président Kaboré ne peut pas obtenir un second mandat. Ils croient dur comme fer que c’est le moment ou jamais de l’éjecter du fauteuil présidentiel. Pour ces opposants, il ne faut surtout pas envisager un quelconque report des élections. Dans le même temps, le président et sa majorité continuent de croire en leur chance de prolonger leur bail à la tête de l’Etat. Et ils se battent pour rester.

Ils partagent donc cette conviction de la victoire avec l’opposition réunie autour du chef de file de l’opposition. Celle-ci compte en son sein, les challengers potentiels du président sortant. Il s’agit, notamment, de Zéphirin Diabré de l’UPC, d’Eddie Komboïgo du CDP, de Kadré Désiré Ouédraogo de «Agir Ensemble» et, à une certaine mesure, de Gilbert Noël Ouédraogo de l’ADF/RDA et de Tahirou Barry du MCR. Sans négliger les autres candidats, l’on ne peut que faire le constat que rien, dans leurs parcours individuels ou leurs offres politiques, n’autorise aujourd’hui à penser qu’ils sont capables de créer la surprise. Du reste, comme c’est au pied du mur que l’on reconnaît le vrai maçon, il faut espérer qu’ils nous démentiront par leurs scores au soir du 22 novembre.

D’autres plus lucides et plus conscients de leur force réelle veulent des raccourcis pour accéder aux hautes sphères de l’Etat. Pendant ce temps, la Commission électorale nationale indépendante (CENI) se bat comme un beau diable pour être au rendez-vous. Le processus d’enrôlement biométrique de nouveaux électeurs a amorcé le dernier virage avec les trois dernières provinces (Houet, Kadiogo et Yatenga). Des opérations exceptionnelles seront organisées dans les zones où l’enrôlement n’a pu se faire à cause de l’insécurité pour boucler la boucle.

Comme on le voit, la machine électorale est lancée avec des difficultés, certes. Mais l’on avance lentement mais sûrement vers la tenue du scrutin. Même si des populations  de certaines zones et les déplacés internes ne pourront pas voter, la probabilité de la tenue des élections est plus forte que celle du report. Certains tentent de le freiner. Mais tout porte à croire qu’il est trop tard pour arrêter le rouleau compresseur de la «Patrie ou la mort nous voterons» (pour emprunter les termes de Dr Ra-Sablga Seydou Ouédraogo. Du reste, stratégiquement, il serait plus sage et plus porteur de commencer à réfléchir à un accord politique pour encadrer la gestion de l’après-élection.

Poser les bases d’une nouvelle transition démocratique

Il  s’agira de permettre au pays de se doter d’un pouvoir bénéficiant de la légitimité populaire, ou du moins électorale, pour engager un processus de redressement national à travers une nouvelle transition démocratique. Le président élu devra se fixer principalement pour mission de mobiliser la communauté nationale autour de la restauration de l’autorité de l’Etat sur toute l’étendue du territoire national et la reconstruction d’un nouveau pacte républicain. Cette refondation des institutions et de la gouvernance ne peut pas être l’affaire d’un seul parti politique, fut-il vainqueur des élections, encore moins l’apanage des seuls politiciens. Il ne s’agira forcément pas de mettre en place un gouvernement d’union nationale qui permet de partager le gâteau national entre quelques rapaces de la scène politique et de la société civile.

Dans cette perspective, la négociation de l’accord politique national doit faire l’objet d’un dialogue inclusif national précédé de larges consultations de l’ensemble des composantes sociopolitiques nationales par le président du Faso. Il s’agira de définir ensemble un cadre autonome de dialogue, de réflexion collective et de proposition des grands axes du processus de refondation à conduire après les élections. Cela passera sans doute par la dissolution de certaines institutions qui, au cours des dernières années, ont fait la preuve de leur inefficacité. Sont de celles-là, le Haut Conseil pour l’unité nationale et la réconciliation (HCRUN), le Haut Conseil pour le dialogue social (HCDS) et toutes ces structures ad’hoc mises en place à la Présidence du Faso ou à la Primature qui ne font que chiffonner inutilement les ressources publiques juste pour caser des amis retraités, des cadres politiques en quête de postes ou des sans-emplois.

Le cadre autonome de dialogue doit naître des cendres de ces structures et institutions. Il doit être indépendant de tous les centres de pouvoirs, y compris traditionnels et religieux et composé de personnalités suffisamment représentatives de l’ensemble des composantes sociopolitiques et expressives de la diversité des communautés qui composent le Burkina Faso. Ce cadre doit réexaminer le projet de constitution et repenser l’architecture institutionnelle du pays dans son ensemble au niveau national et local ; les rapports entre les institutions et leur responsabilité devant le peuple. Ses propositions seront soumises à un référendum qui pourrait être couplé avec les prochaines municipales prévues en 2021, qui pourrait connaître un décalage d’une année. L’on pourra alors passer à la 5e République avec un contenu plus refondateur.

Il faudra, par tous les moyens, éviter de commettre à nouveau l’erreur de 2015. Le vainqueur de la prochaine présidentielle doit avoir le triomphe modeste afin de rassembler large autour de lui pour sauver le pays qui a tant souffert des 27 longues années de Blaise Compaoré, de la gouvernance mouta mouta et de l’insouciance collective à presque tous les niveaux de la vie publique. Si le Président Kaboré est reconduit malgré tout, il doit impérativement rompre avec ses amitiés nuisibles pour l’Etat et les institutions pour endosser enfin le costume d’homme d’Etat ayant la pleine mesure des responsabilités. Il s’est très mal entouré au cours de son premier mandat, d’où le désastre actuellement lié à cet entourage d’incompétents et de rapaces. Ça ne peut pas continuer ainsi.

Aux Burkinabè de toutes conditions, il faut un sursaut collectif, avant, pendant et après l’élection présidentielle. Ça commence maintenant ! Il faut s’enrôler massivement. Ensuite, il faut effectivement voter utile afin que des urnes, sorte au soir du 22 novembre prochain, l’homme que la majorité des Burkinabè ont effectivement choisi pour présider aux destinées de leur pays pour les 5 ans à venir. Il faudra alors veiller à ce que les  engagements pris avant les élections, notamment, l’accord politique, soient scrupuleusement respectés. En tous les cas, l’heure est grave et la classe politique dans son ensemble doit enfin se montrer, pour une fois, digne et à la hauteur des défis que doit impérativement relever le pays. C’est la seule condition de prévenir le drame qui guette le Burkina Faso pour les années à venir. Il faut collectivement transformer les menaces en opportunités. Et c’est encore possible et à la portée du Burkina Faso et de ses filles et fils.

Boureima OUEDRAOGO
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Boureima OUEDRAOGO

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