PRESIDENTIELLE ET LEGISLATIVES DE NOVEMBRE 2020 : La classe politique expose ses appétits voraces

La scène politique retrouve peu à peu une ambiance des veilles de campagne électorale. Mis en berne par la pandémie de Covid-19, le processus électoral est relancé avec la reprise de l’enrôlement biométrique de nouveaux électeurs dans plusieurs localités. A 5 mois des élections présidentielle et législatives couplées, la classe politique se mobilise. En attendant les batailles entre candidats, l’heure est aux sorties par regroupements d’intérêts et d’opportunités. Deux positions dominantes se dégagent : d’une part, les défenseurs du respect scrupuleux du calendrier électoral, c’est-à-dire, la tenue à bonne date du couplé, et de l’autre, les partisans d’une transition politique pour sortir définitivement le pays de l’impasse politico-sécuritaire actuelle avant l’organisation de toute élection. Derrière ces deux positions, se cachent des enjeux de maintien, de conquête et de partage du pouvoir.

En dépit de la situation nationale calamiteuse à tout point de vue (insécurité ambiante, mal gouvernance, tensions sociales, impunité, désespoirs et frustrations grandissantes, etc.), la majorité présidentielle conduite par le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP) persiste à croire qu’elle a les moyens de se maintenir au pouvoir pour au moins 5 ans encore. Le MPP et ses alliés croient dur comme fer, qu’ils sont en capacité d’assurer au Président Roch Marc Christian Kaboré, un second mandat à la tête du Burkina Faso. Forts de sa position de parti au pouvoir, surtout de la faiblesse et de la division de l’opposition politique, les responsables du MPP crient sur tous les toits qu’ils feront un coup K.O comme en 2015. C’est-à-dire que leur champion remportera la victoire dès le premier tour en ce qui concerne la présidentielle. Pour les législatives, ils pensent obtenir le nombre de sièges requis pour conserver la majorité à l’Assemblée nationale, notamment, avec le concours des autres partis de la mouvance présidentielle. Pour les principaux leaders du parti au pouvoir, le bilan est plus que satisfaisant et il n’y a pas de raison que le peuple électeur ne renouvelle pas sa confiance au Président Kaboré.

Convaincue donc que des rapports de force sur le terrain sont en sa faveur, la majorité tient à ce que les élections se tiennent à bonne date. En Afrique, en général, et au Burkina Faso, en particulier, la position de parti au pouvoir offre une certaine avance en ce qu’elle permet l’usage de l’Administration et de ses moyens, ainsi que des positions qu’occupent plusieurs cadres dans l’appareil d’Etat pour mobiliser l’électorat. En effet, dans un pays où le vote est de plus en plus monnayé soit en espèces sonnantes et trébuchantes, soit en espoir de promotion «des fils ou filles de la région», être un parti au pouvoir est un atout majeur dont la majorité ne se privera pas d’user, voire d’abuser. Sur ce plan donc, le MPP et ses alliés ont une réelle longueur d’avance sur leurs adversaires. Et ils entendent en profiter.

Mais au-delà du maintien au pouvoir, la tenue des élections est aussi une victoire symbolique pour le pouvoir. Elle permettra de démontrer à la face du monde que le pouvoir actuel n’a pas complètement mis le pays à terre, comme le soutiennent l’opposition et une grande partie des observateurs de la vie publique nationale. Pour lui, la situation sécuritaire est, certes, difficile, mais renoncer à organiser des élections du fait des attaques terroristes serait une capitulation face aux groupes armés. Le président du MPP, Simon Compaoré, et ses camarades l’ont encore réaffirmé lors de leur dernière conférence de presse, le jeudi 11 juin dernier. Ne pas organiser les élections à bonne date reviendrait à reconnaître la victoire des groupes terroristes sur les institutions de l’Etat. Ce qui est à exclure impérativement, selon eux. Enfin, le respect du calendrier électoral permettra d’éviter un vide juridique qui les contraindrait à un partage du pouvoir avec l’ensemble de la classe politique et la société civile, dans le cadre d’une transition consensuelle sur laquelle nous reviendrons plus loin.

Le challenge donc est triple pour le pouvoir : se maintenir encore au pouvoir, s’offrir une nouvelle légitimité populaire et obtenir une victoire symbolique sur les groupes terroristes. L’organisation des élections en 2020 lui permettra donc de faire d’une pierre deux coups. Cependant, contrairement à ce qu’il pense, les choses peuvent s’avérer plus compliquées sur le terrain. D’abord, il faut réussir la sécurisation du territoire et du processus électoral et ensuite, compter sur le boycott habituel du processus électoral par la jeunesse et tous les Burkinabè qui ne font toujours pas confiance à la puissance de la carte d’électeur. Si la donne change à ce niveau, la majorité peut avoir des surprises désagréables. Mais encore faut-il qu’il y ait une offre plus incitative et porteuse d’espoir de mieux que le pilotage à vue de l’action publique et la mal gouvernance à tous les niveaux.

Corriger l’erreur de 2015 d’accord, mais avec qui ?

Comme nous l’avons écrit à plusieurs reprises, le bilan d’un parti au pouvoir est à la fois son meilleur Avocat face au peuple mais aussi le principal argument pour les adversaires. Ses actions en termes de satisfaction des préoccupations et besoins vitaux des populations peuvent lui valoir reconnaissance et confiance lors des échéances électorales. Sur ce plan, le MPP peut se faire des soucis. Théoriquement, son bilan devrait être plus favorable à l’opposition. En effet, le MPP sert dans un plateau en or les clefs du succès à l’opposition politique. En témoigne la dernière note de 4,45/10 dans le cadre du sondage réalisé par le Centre pour la gouvernance démocratique (CGD). Pour bien des observateurs, 5 ans après l’élection du Président Kaboré, l’espoir du renouveau politique, économique, social et institutionnel né de l’insurrection populaire d’octobre s’est progressivement transformé en désillusion sur bien des plans.

Le changement attendu a fait place à une continuité du système mafieux du régime déchu de Blaise Compaoré, avec en sus, une incapacité notoire des gouvernants à assumer et restaurer l’autorité de l’Etat. La mal gouvernance avec son cortège d’affairisme et de pillage des ressources publiques et les tâtonnements dans la gestion quotidienne de l’Etat ont provoqué une généralisation de l’incivisme et du défi systématique de l’autorité de l’Etat. A cela s’ajoute l’insécurité avec l’installation durable de groupes terroristes dans bien des régions du pays, profitant justement de la mal gouvernance en endeuillant régulièrement des familles à travers des attaques meurtrières.

En somme, et malgré l’auto-satisfaction du MPP, l’on peut affirmer sans risque de se tromper que ce pouvoir n’a pas été à la hauteur des espoirs qu’il a suscités. D’aucuns soutiennent, à raison, qu’il a trahi les espoirs. Théoriquement donc, l’opposition politique tient là une opportunité extraordinaire de récupérer les frustrations et les désespoirs de bien des Burkinabè. Et celle-ci semble y croire fortement. En tous les cas, sa composante la plus représentative, tient également au strict respect du calendrier électoral. Le fruit est mûr et il reste à le cueillir. L’opposition politique, à commencer par son chef de file, Zéphirin Diabré, entend saisir sa chance. Le président de l’Union pour le progrès et le changement (UPC) répète presqu’à chacune de ses sorties médiatiques, que l’élection de Roch Kaboré et l’accession du MPP au pouvoir ont été une erreur que le peuple a commise en 2015.

2020 lui offre l’opportunité de corriger cette erreur. Il pense être l’homme de la situation. C’est peut-être la dernière chance pour lui et il entend la saisir. Mais il va devoir convaincre ses compatriotes qui ne demandent qu’une meilleure offre politique que ce système dépassé qui pousse de plus en plus au rejet de l’Etat et à la défiance systématique de son autorité. Ses chances semblent bien minces. Déjà, au sein de l’opposition, il n’est pas le seul à rêver bénéficier des déceptions et frustrations créées par la gouvernance du MPP. D’autres leaders de partis membres du cadre de concertation de l’opposition qu’il dirige pensent pouvoir profiter de ce qui apparait comme une véritable aubaine politique. Sont de cela et dans l’ordre de la consistance théorique de leurs candidatures : Eddie Komboïgo du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) ; Kadré Désiré Ouédraogo du Mouvement Agir ensemble ; Tahirou Barry du Mouvement pour le changement et la renaissance (MCR) ; Gilbert Noël Ouédraogo de l’Alliance pour la démocratie, Rassemblement démocratique africain (ADF/RDA) et quelques autres candidatures qui ne pèseront pas dans la balance. Globalement, toute l’opposition représentative est pour la tenue des élections à bonne date.

En dehors du cadre de concertation du chef de file de l’opposition, d’autres candidatures sont annoncées comme des alternatives à l’échec du MPP. On peut citer, entre autres, celle du Professeur Abdoulaye Soma, président du parti «Soleil d’Avenir». Des parfaits inconnus, issus de partis politiques ou non, s’invitent à la course pour le fauteuil présidentiel. La plupart des porteurs de ces candidatures n’ont pas encore dévoilé en quoi elles sont sérieuses, encore moins soutenues par une offre politique crédible et une capacité à mobiliser le peuple pour enclencher la «marche triomphale vers l’horizon du bonheur» (extrait de l’hymne national du Burkina Faso).

Bien au contraire, certaines candidatures cachent mal des égos démesurés, tant elles ne reposent sur aucune base objectivement défendable. Comme on le voit, l’échec seul du MPP ne suffira pas pour assurer la victoire de l’opposition. Elle-même travaille à la fragilisation des candidatures sérieuses qui auraient pu ébranler le MPP et pourquoi pas conduire à un second tour. Avec déjà une dizaine de candidatures déclarées à 6 mois des élections, l’opposition prépare un émiettement des voix qui pourraient s’exprimer contre le Président Kaboré. La pluralité des candidatures peut être perçue comme des signes de la démocratie, mais elle peut aussi cacher une réelle incapacité des acteurs politiques à prendre de la hauteur et à faire des concessions pour relever le défi de l’alternance. Elle fera plus l’affaire du pouvoir.

Pourtant, si elle parvenait à se réunir autour de deux à trois candidatures sérieuses et une offre politique qui fait rêver, elle pourrait donner du tournis au Président Kaboré et sa majorité. Une candidature sérieuse pourrait, par exemple, proposer une reconstruction du pacte républicain en faisant de son premier mandat une transition pour une refondation de l’Etat, de ses institutions, de l’économie et du vivre ensemble. Zéphirin Diabré semble l’avoir compris. Il reproche d’ailleurs au MPP de ne l’avoir pas compris au lendemain de sa victoire en 2015. Résultat, on aura perdu 5 ans.

Dans l’incapacité de conquérir le pouvoir, négocier son partage

D’autres partis politiques réunis au sein de l’Opposition non affiliée (ONA : 7 partis), une partie (3 partis) de la Coalition pour la démocratie et la  réconciliation (CODER) et Conscience pour un moratorium électoral (Consemel : 2 partis) souhaitent un report des élections, au regard du contexte sécuritaire. Un tel report donnera au pays le temps de créer les conditions permettant à tous les Burkinabè désireux de participer au choix du futur président du Faso et des députés de la 8e législature, de le faire en toute sécurité. Le trait commun à ces regroupements de partis politiques c’est leur faible représentativité. Ils sont, soit nouveaux, n’ayant pas encore participé à des élections, soit des anciens partis qui ne sont que l’ombre d’eux-mêmes. Ils demandent le report des élections et proposent la mise en place d’une transition consensuelle négociée avec l’ensemble des acteurs de la vie publique nationale. Pour eux, il n’est pas question de prolonger le mandat présidentiel ni celui des députés qui ont été élus en même temps que le président du Faso. Sans élection et à l’échéance du 29 décembre 2020,  il y aura vacance de pouvoir. Il faudra donc mettre en place une transition  avec un gouvernement d’union nationale et un Parlement de transition. Le gouvernement d’union aura la responsabilité d’œuvrer à la sécurisation du territoire national dans son intégralité.

Il faut reconnaître que leur café est quand même trop fort. Ils demandent à un pouvoir en place de ne pas organiser des élections et d’abandonner, par la suite, les rênes de l’État au profit d’une transition consensuelle. La vérité c’est que la plupart de ces défenseurs du suffrage universel ne comptent pas sur ledit suffrage pour accéder à des postes de responsabilité dans les hautes sphères de l’Etat.

On peut ne pas être d’accord avec le pouvoir MPP, reconnaître son échec. Pour autant, faut-il encourager ces hommes et ces femmes qui sont sur la scène politique depuis longtemps et qui sont incapables de se faire élire Conseiller municipal dans leurs secteurs ou villages dans leur désir d’accéder à des postes électifs à travers des raccourcis ? Assurément non ! Ceux qui viennent d’y arriver devraient aussi affronter le choix du peuple pour mesurer leur légitimité populaire. C’est la règle du jeu. Il faut éviter les raccourcis. Nous sommes de ceux qui, dès 2018, avaient interpellé le Président Kaboré à renoncer au second mandat et mobiliser la communauté nationale dans son ensemble autour de la défense de la patrie contre les forces du mal, avant d’envisager toute élection. Une telle posture lui aurait permis de négocier avec l’ensemble de la communauté nationale, un sursaut collectif pour sortir le pays du gouffre dans lequel il se trouve. Elle aurait permis une ouverture du gouvernement à l’opposition, à la société civile et aux représentants des autorités morales.

Mais en son temps, aucun politique n’a jugé pertinent d’entreprendre cette démarche. Aujourd’hui, ils perçoivent la menace terroriste et surtout le risque pour bien des Burkinabè de se retrouver dans l’impossibilité d’exprimer leurs suffrages. Mais c’est déjà trop tard. Au stade où l’on est, il faut travailler à tenir ces élections, même à minima. C’est le moindre mal. La non-tenue de ces élections  risque de plonger le pays dans une crise institutionnelle sans précédent et qui n’offrira pas la possibilité d’un quelconque consensus.

Il ne reste donc plus qu’à espérer que le gouvernement mettra un point d’honneur à sécuriser davantage le territoire national, afin de permettre que les élections puissent se tenir un peu partout. L’on sait déjà qu’il sera difficile de pouvoir faire voter les Burkinabè partout. Il ne faut pas trop rêver. Certaines zones seront malheureusement exclues de ce double scrutin présidentiel et législatif. Mais rien n’indique que dans deux ou trois ans, ce ne sera pas pire. Du reste, dans les zones concernées, les préoccupations des populations sont ailleurs que dans la participation à une élection qui ne changera pas fondamentalement leur vie, quel qu’en soit le vainqueur.

La question qui se pose aujourd’hui, c’est de savoir si techniquement, le Burkina Faso peut tenir des élections le 22 novembre prochain. Sinon, le gouvernement doit s’investir avec la Commission électorale à créer les conditions minimales pour la tenue d’une élection au moins acceptable par tous. Autrement dit, il faut travailler à éviter des élections qui plongeront davantage le pays dans la crise et la contestation. Il faudrait également réfléchir à une alternative, un plan B, au cas où le pays se retrouvait dans l’incapacité de respecter le calendrier électoral. On ne sait jamais, et comme gouverner c’est prévoir, il faut savoir anticiper.

Boureima OUEDRAOGO
Ecrit par
Boureima OUEDRAOGO

Lorem ipsum dolor sit amet, consectetur adipiscing elit. Nunc rhoncus sagittis tortor, a posuere tellus cursus suscipit. Pellentesque euismod aliquam lectus vel aliquet.

Voir tous les articles
Ajoutez votre commentaire

Boureima OUEDRAOGO Ecrit par Boureima OUEDRAOGO

Nous suivre sur…