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PRIMES DE MOTIVATION DES FINANCIERS : La nouvelle boîte aux pandores de Roch Kaboré

Le Burkina Faso n’est plus mal gouverné. Il ne l’est plus du tout. Après le système de la mal gouvernance et de la violence instauré par Blaise Compaoré pendant 27 ans, voici maintenant venue l’ère Roch Marc Christian Kaboré, caractérisée par un pilotage à vue de l’Etat et de l’action publique. Jamais, depuis l’indépendance, l’Etat n’a été aussi faible et en panne face aux attentes et aspirations légitimes du peuple à la sécurité des personnes et des biens, aux espaces publics, à la justice sociale, à de meilleures conditions de vie et de travail. Il n’y a plus l’ombre d’un doute, si Blaise Compaoré a déstructuré l’Etat et les institutions (y compris  l’armée) par ambition et boulimie du pouvoir, Roch Kaboré risque malheureusement de conduire le Burkina Faso dans le chaos par manque de courage et d’ambition réelle pour le pays. Son gouvernement vient d’ouvrir la boîte aux pandores à travers l’accord négocié avec les syndicats du ministère de l’Economie et des Finances. Tous les syndicats risquent de lui tomber dessus, à juste titre. Le privé, les paysans et les sans-emplois doivent également se mobiliser pour revendiquer leurs parts du gâteau national. Il n’est plus acceptable que tous les Burkinabè se saignent juste pour payer les salaires de quelques milliers de  personnes.

Dans notre précédente édition, nous écrivions : «Depuis un peu plus de trois ans maintenant, chaque jour qui se lève est une épreuve de torture morale et intellectuelle pour tous les fils et filles de ce pays qui ont encore la lucidité de voir et de penser à la dégradation continue du tissu social, politique et économique avec pour conséquence, la remise en cause des bases du vivre ensemble.» Et nous concluions que le MPP (Mouvement du peuple pour le progrès) et ses dignitaires étaient dépassés par les évènements. En effet, ce qui est donné de constater dans la  gestion quotidienne de l’Etat indique clairement un essoufflement et une incapacité notoire à prendre toute la mesure des enjeux et préoccupations auxquels le pays et ses populations de toutes conditions sociales sont confrontés, et surtout d’y apporter les réponses structurelles et durables. Au sommet de l’Etat, l’on navigue à vue, sans perspective réelle face aux menaces de toutes sortes auxquelles le pays doit faire face: terrorisme, incivisme, injustices sociales, corruption et enrichissement illicites, dysfonctionnements des institutions (surtout la justice où se déroulent sous les yeux de tous, des violations massives des droits humains), conflits communautaires  et fonciers, grognes sociales, etc. Face à cette déferlante de tourbillons sociopolitiques,  les gouvernants font toujours montre d’une insouciance extraordinaire à travers, soit des décisions hasardeuses que le seul bon sens aurait dissuadées de prendre soit des indécisions qui laissent s’installer dans la durée, des situations qui auraient pu trouver une solution rapide avec seulement une petite dose d’audace et de courage des dirigeants. Comme nous l’avons toujours écrit, ce pouvoir avait tout pour réussir mais il a tout fait pour échouer. Et sans vouloir jouer les oiseaux de mauvais augure ou les prophètes de l’apocalypse comme diraient les courtisans du régime déchu de Blaise Compaoré, Roch Kaboré ne peut pas réussir grand-chose avec ça. En trois ans, il a plutôt fait la preuve de son incapacité à porter les espoirs de changement et de renouveau politique, institutionnel, économique et social nés de l’insurrection populaire. Il ne s’en est même pas donné les moyens et le courage d’essayer. Parfois, on a même le sentiment qu’il refuse de s’y engager.

Sur le plan politique,  les louvoiements des autorités actuelles ont mis à nu l’absence d’une réelle vision politique qui a soutenu la conquête du pouvoir d’Etat. Pourtant, bien des Burkinabè avaient cru que l’élection de Roch Marc Christian Kaboré pouvait être une opportunité de réaliser le parricide, c’est-à-dire que des anciens caciques du système Compaoré (Roch et son staff, notamment Salif Diallo et Simon Compaoré) avaient l’occasion unique de déstructurer définitivement les fondements de ce «système de vampires» dont ils étaient censés connaître les rouages et les subtilités.  L’on avait donc espéré la reconstruction d’une Administration publique et une armée républicaines, débarrassées des promotions politiques et de complaisance qui propulsent les médiocres et les courtisans dans la haute Administration de l’Etat ou à la hiérarchie de l’armée ; un nouveau contrat social avec comme fondement l’équité et l’efficacité comme but non négociable. Pour y arriver, il fallait mobiliser une équipe d’hommes et de femmes moins trempée dans les trafics et autres magouilles du système Compaoré, afin de changer l’image de l’Etat comme un gâteau à partager entre courtisans, bienfaiteurs et famille. Malheureusement, en lieu et place de la rupture, le pouvoir Kaboré semble avoir plutôt œuvré à la restauration de tous les vices de gestion publique et du règne de l’impunité des crimes économiques qui ont été à la base de la colère populaire et du rejet du pouvoir déchu de Blaise Compaoré.

Mieux, il a créé les conditions de la restauration de la confiance chez les partisans du président déchu qui ont repris du poil de la bête, allant parfois jusqu’à insulter l’intelligence collective en jouant les parangons de la vertu et les défenseurs des principes démocratiques. Et pour tout couronner, c’est Blaise Compaoré lui-même qui commence à donner de la voix. La missive qu’il a envoyée au président du Faso le 12 avril dernier n’est que le début d’un processus savamment orchestré par ses hôtes ivoiriens et lui-même, pour négocier avec le Président Kaboré, un pacte de trahison de la lutte du peuple pour la démocratie et la justice.

Quand le pouvoir remet en cause ses propres initiatives

Sur le front social, le Président Kaboré, qui était vivement attendu, a malheureusement entamé son mandat avec une faute politique grave (qui le poursuivra jusqu’à la fin), en donnant une satisfaction quasi intégrale des revendications des syndicats de magistrats. Cette faute a sonné comme un déclic chez bien des organisations syndicales qui ont compris que le moment est venu de monter les enchères et de passer à l’offensive. Depuis, c’est une succession de grèves perlées, de mouvements d’humeurs et même de refus de certains agents publics de faire le travail pour lequel ils sont payés en dehors de tout mot d’ordre de leurs organisations syndicales. Tous les secteurs de l’Administration publique sont touchés. En réponse, le gouvernement commence toujours par louvoyer, dénoncer parfois des manœuvres politiques ou de sabotages et finit par signer des accords qu’il n’arrive pas à respecter, suscitant par la suite, de nouvelles protestations. Plusieurs voix s’étaient élevées pour interpeller le gouvernement sur l’impossibilité de régler la question de l’amélioration des conditions de vie et de travail des agents publics de l’Etat au cas par cas. Après avoir cumulé des accords dont la mise en œuvre était devenue une équation quasi impossible à résoudre, le gouvernement décide d’organiser une conférence nationale pour la remise à plat du système de rémunération des agents publics.

Mais, incapable de tirer les leçons de ses propres turpitudes, le pouvoir va jusqu’à remettre en cause ses propres initiatives. En effet, au moment où des commissions mises en place pour travailler sur l’opération des conclusions de la conférence à travers un projet de loi sur la remise à plat de tout le système de rémunération des agents publics ont boucle leurs travaux, le gouvernement continue de signer de nouveaux accords spécifiques (avec la Police nationale et les financiers).  Comment pourrait-il obtenir l’adhésion des travailleurs et faire passer ce projet de loi ? Déjà, certains syndicats s’en démarquent et refusent de participer même à la mise en débats du projet. Sont de ceux-là, les syndicats de magistrats qui refusent toute discussion pouvant remettre en cause leurs acquis mirobolants.

Mais le cas des financiers est le plus déroutant. D’abord, le gouvernement aurait gagné en temps et en efficacité en accédant aux revendications des travailleurs du ministère de l’Economie et des Finances dès les premiers moments. L’on aurait pu limiter les pertes de recettes estimées à près de 300 milliards de francs CFA et éviter que la question n’agite autant l’opinion publique. Mais il a préféré tergiverser pendant près de deux mois pour finir par céder en accordant des gâteries, notamment des primes de motivation (variant entre 900 000 par trimestre pour les cadres de catégorie A, à 400 000 pour la catégorie C) à ces agents publics. Certes, pour des agents qui avaient des fonds communs estimés à plusieurs millions  par trimestre, il y a un important manque à gagner. Mais ces primes demeurent contraires aux principes d’équité et de justice qui devraient régir l’Administration publique et révoltent légitimement de nombreux Burkinabè. D’autant plus que rien, absolument rien ne peut justifier une telle discrimination. Car, comme l’a si bien relevé Dr Alfred Ouédraogo du syndicat des médecins au cours d’une émission radiophonique, «le médecin qui a coordonné l’opération du cœur d’un patient récemment à l’hôpital de Tengangodo a fait 15 ans d’études universitaires. Mais il n’a qu’un salaire de 300 000 f à la fin du mois. On ne peut pas faire autant d’années d’études et avoir un tel salaire». Au nom de quoi, l’Etat ne peut pas accorder à ce médecin, à tous ses collègues, enseignants d’université et bien d’autres cadres de l’Etat qui ont Bac plus X années d’études, des primes de motivation ? Que dire de ces enseignants de brousse qui en plus d’un salaire de misère, font désormais face aux terroristes qui les ont pris pour cibles ?

L’exemple vient d’en haut

Ensuite, en baissant la culotte une fois de plus après un long bras de fer avec des syndicats, le gouvernement a ouvert une nouvelle boîte aux pandores et crée ainsi les conditions  d’un rejet massif de son projet de loi sur la remise à plat du système de rémunération des agents publics de l’Etat. En effet, désormais, le risque est que tous les syndicats ayant des accords spécifiques non encore mis en œuvre décident de croiser le fer avec le gouvernement pour obtenir le respect de ses engagements. De même, ceux dont les militants n’ont pas intérêt à cette remise à plat vont engager la fronde pour tenter d’obtenir des accords spécifiques. L’on est donc parti pour des prises d’otages récurrentes de l’Administration publique et des institutions. L’Etat s’installe dans un cycle sans fin de dysfonctionnements et donc d’incapacité à assumer ses missions régaliennes de protection du territoire national, des personnes et des biens, de production et de fourniture de services sociaux de base, de défense des droits humains.

Le drame c’est que tout cela intervient dans un contexte sécuritaire très préoccupant avec les attaques terroristes qui ne faiblissent point, malgré l’opération Otampouanou (pluie de foudre en goulmacéma) qui a permis de démanteler d’importantes bases terroristes à l’Est. Pendant que de nombreux Burkinabè du Sahel, du Nord, de l’Est vivent la hantise quotidienne des attaques terroristes et que des dizaines de milliers d’autres fuient leurs domiciles pour se retrouver dans le dénuement total des camps de déplacés internes, l’Etat consacre beaucoup d’énergies et de ressources pour satisfaire les  revendications de quelques privilégiés de la République.

De  même, l’on assiste à la décadence de la politique nationale d’administration du territoire du fait principalement du manque de ressources à la hauteur des exigences du contexte particulier de lutte contre le terrorisme. Aujourd’hui, des Burkinabè de plusieurs localités du Sahel et du Nord se sentent abandonnés par l’Etat, à la merci des groupes terroristes qui se sont imposés à leur quotidien. Comme on le dit, l’exemple doit  venir d’en  haut. Si cette situation n’émeut pas les plus hautes autorités du pays qui devraient consentir à des sacrifices en renonçant à certains privilèges et traitements princiers, il ne faut pas demander aux agents publics qui, pour la plupart, tirent le diable par la queue de faire preuve de patriotisme et de compassion.

Alors, Burkinabè de toutes les conditions sociales, indignez-vous, battez-vous sans concession aucune pour vos droits, revendiquez votre part du gâteau national. Ce n’est que justice !

Boureima OUEDRAOGO
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Boureima OUEDRAOGO

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