PROJET VILLE APPRENANTE DE SOURGOUBILA : Une forte suspicion de promotion immobilière déguisée

Il se passe quelque chose de bizarre à Song-Naba, un village de la Commune rurale de Sourgoubila, situé à quelques dix  kilomètres du chef-lieu de la Commune. Depuis quelques mois, un projet dit «d’envergure» pour les populations, un projet baptisé «Ville apprenante» divise les habitants de cette localité. Présenté au village comme la clef du développement de la Commune, les habitants n’ont pas hésité à s’investir pour plus tard se raviser, se diviser. Certains soupçonnent un lotissement déguisé, une forme de promotion immobilière qui ne dit pas son nom. Le promoteur, lui, n’arrive pas à comprendre que certains ne veuillent pas le laisser faire. Le projet  d’un coût de 50 milliards FCFA entend réaliser des infrastructures socioéconomiques pour le village et la Commune. L’autorité municipale y voit  la solution à ses problèmes. Malgré les divergences, le projet est en phase d’évaluation par un comité du Bureau national des  évaluations environnementales (BUNEE) du ministère de l’Environnement. Le jeu de certains acteurs politiques, économiques tapis dans l’ombre qui poussent pour le démarrage du projet controversé inquiète !

A l’origine, tout semblait beau. Ça faisait rêver. Un beau matin, des fils de la localité se sont présentés aux anciens du village pour leur faire une belle annonce : l’imminence d’un projet qui va contribuer au développement socioéconomique du village de Song-Naba, une localité relevant de la Commune rurale de Sourgoubila. Certains habitants s’en souviennent encore comme si c’était hier.

Voici l’histoire à ses débuts racontée au village. «Un fils du village est rentré des études avec un projet en main et a décidé de l’implanter chez lui à Song-Naba. Il s’agit de la création d’usines, d’une voie bitumée de la RN 2 (route Ouaga- Ouahigouya) à Song-Naba, des périmètres de culture de contre-saison, des logements pour dédommager les propriétaires terriens, des centres de santé, etc. » Confie un habitant de Sourgoubila. Et voilà qui ne peut que faire rêver les habitants  de cette localité.

Au départ, «ils sont venus effectivement au village pour rencontrer les habitants, surtout les vieux. L’information qu’ils avaient à donner est qu’il y a un jeune originaire du village qui est rentré de ses études avec des diplômes d’ingénieur. Ce dernier avait le choix entre rester, y travailler ou rentrer chez lui, monter un projet qui sera financé et mis en œuvre au Burkina. C’est alors que le fils a opté de rentrer auprès des siens et y implanter son pro jet. » tout est donc parti de là.

Tractations et versions incohérentes

Selon le Maire de la Commune de Sourgoubila, Alexandre Zagré, le projet lui a été présenté par le député Raphaël Koama, un fils de la localité. C’est ce dernier d’ailleurs qui lui a expliqué qu’il s’agissait du projet d’un jeune ressortissant de Sourgoubila du nom de Yacouba Ouédraogo et le choix a été porté sur le village de Song-Naba pour l’abriter. Mais le Maire émet des inquiétudes. A l’époque, «j’ai demandé au député s’il a confiance à ce jeune ; parce que pour moi, il est vraiment jeune», dit le Maire Alexandre Zagré qui précise que le député lui a fait comprendre qu’il s’agit de la thèse universitaire du jeune qui a été transformée en projet. Et ce n’est pas tout !

Le député et le promoteur font comprendre qu’ils sont déjà en retard de 10 mois et qu’il faudra aller vite au risque de voir le projet se délocaliser. Le Maire tombe sous le charme. Il est confiant. Une fois rassuré par le député Koama Raphaël, le Maire Zagré décide de donner suite au projet, étant donné qu’il faut un terrain pour la réalisation. Sous la houlette du Maire donc, le Conseil municipal délibère en avril 2019 et octroie un espace de 358 ha au jeune promoteur, Yacouba Ouédraogo. Il argumente d’ailleurs que pour toutes les réalisations  prévues, cela vaut le coût de sacrifier 358 ha.

Pourtant, selon les explications des différents acteurs, des visites du terrain à Song-Naba ainsi que des tractations avaient déjà eu lieu avant que le Maire soit tenu informé même du projet. Et pour les vieux de Song-Naba, déjà qu’il y aura des aménagements pour la culture de contre-saison et la réalisation d’usines, ils sont partants. Ils ont donc donné leur accord. Chaque propriétaire terrien a concédé un espace au promoteur. C’est en ce moment que le Maire sera contacté et mis au courant du projet. Et il a bondi dessus ! Nous étions en février 2019.

Des  ressortissants à Ouaga émettent des inquiétudes

De fil en aiguille, l’information parvient à Ouagadougou. Les ressortissants du village résidant à Ouagadougou seront informés du projet d’envergure qui est en cours d’initiation dans leur village. Certains sont surpris que leurs parents détiennent une telle information sans piper mot. Ils se réunissent alors et décident de se rendre au village au plus vite. Une fois sur place, les parents sont conviés sur la place publique, afin de donner des explications sur les rumeurs. Ils confirment ce qui n’était jusque-là que des rumeurs. Ils reconnaissent qu’ils auraient dû effectivement tenir leurs fils informés. Et voilà !

Cependant, le chef du village explique aux ressortissants qu’il s’agit d’un bon projet et qu’il tient à ce qu’il se réalise. Pas trop vite, car sur-le-champ, les parents ne vont pas parler le même langage. Sur place, le ton monte, certains se fâchent. Face au chef du village donc, certains vieux n’ont pas la même vision. Ces derniers commencent à émettre des réserves sur le projet. Ils se rebiffent et abandonnent le chef et quelques vieux qui tiennent mordicus à la réalisation du projet. Néanmoins, les ressortissants devront se renseigner encore plus afin de revenir les éclairer. telle a été la mission à eux confiée.

Qui est le vrai initiateur du  projet ?

Une autre rencontre sera encore programmée quelques jours plus tard avec les initiateurs du projet. La délégation était composée du promoteur Yacouba Ouédraogo, du Maire de Sourgoubila et deux autres personnes. Au cours des échanges, certains demandent à voir la maquette du projet. Point de maquette pour l’instant. La délégation estime qu’il s’agit d’abord de la phase de négociations des terres. Les échanges commencent alors à être houleux sur certaines questions précises qui restent sans réponses. C’est alors que celui qui était annoncé comme initiateur et propriétaire du projet aurait expliqué qu’il n’en était pas un.

Certains témoins affirment que lors de cette rencontre, Yacouba Ouédraogo aurait laissé entendre que «c’est le député Koama Raphaël qui a initié le projet. Lui, il a eu la chance que le député le lui a confié en lui disant d’aller voir le chef du village pour commencer les négociations». Faux, rétorque Yacouba Ouédraogo, qui nie avoir tenu de tels propos. Il clame que le projet lui appartient, qu’il en est l’initiateur. Même son de cloche chez le député Koama Raphaël qui confie qu’il ne connaissait pas auparavant Yacouba Ouédraogo. Mais, il précise avoir été approché par ce dernier pour lui présenter son projet, un projet que «j’ai apprécié». Tout en faisant comprendre à Yacouba Ouédraogo ceci : «Je vais voir si tu peux apporter ça dans mon village. J’ai informé le chef du village qui a apprécié. J’ai appelé le Maire qui s’est dit prêt à accompagner».

Mais à entendre Yacouba Ouédraogo lui-même, les choses ne se sont pas du tout passées ainsi. Le scénario est tout autre. Certes, il a proposé un projet au député Koama Raphaël, mais sur initiative de Christophe Koama, le petit frère du député. Il raconte. «J’ai été guidé à Song-Naba par un ami, (ndlr : Christophe Koama) qui est le petit frère du député. Aujourd’hui, lui, il est promoteur immobilier ». Il ajoute que «comme le projet est passé par lui, on dit que c’est en complicité avec le député (ndlr : le frère de Christophe Koama) et le Maire. On pense que je veux prendre les terres en mon nom pour liquider au petit frère du député qui fait de la promotion immobilière.» Il dit ne pas comprendre un tel raisonnement de certains habitants. Toujours dans ses explications, Yacouba Ouédraogo dit avoir fait voir son projet à Christophe Koama, le promoteur immobilier. C’est le  sieur Christophe qui a suggéré que le projet soit présenté à son grand frère, le député Raphaël Koama. Yacouba Ouédraogo dit avoir émis des inquiétudes à l’époque sur cette proposition, du fait que le député est un homme politique. Néanmoins, il sera convaincu par Christophe Koama et ensemble, ils sont allés voir le député. Ce dernier leur a suggéré d’aller voir le chef du village.

Encore cette ATTP…

Et à propos de la forte suspicion sur la promotion immobilière déguisée, Yacouba Ouédraogo martèle que Christophe Koama n’a rien à voir dans son projet. Il suggère, pour ce faire, que les populations laissent démarrer les travaux pour constater si elles verront Christophe Koama sur le terrain ou pas. Mais les inquiétudes des ressortissants de Song-Naba et d’autres personnes demeurent prégnantes. En effet, Christophe Koama, petit frère du député et promoteur immobilier, l’un des responsables de ATTP (Assistance technique et travaux publics SARL), aurait déjà échoué à une tentative de réalisation d’un projet de promotion immobilière dans la zone. Mieux, le même Christophe Koama et ATTP ont eu des démêlés dans bien des situations rocambolesques dans certains Arrondissements de Ouagadougou. A l’Arrondissement 8, par exemple, la société ATTP a été prise en flagrant délit de lotissement illégal et l’affaire est encore pendante en Justice. Et ce n’est pas tout. La société immobilière ATTP fait partie des partenaires nommément cités de Yacouba Ouédraogo pour la réalisation du projet «Ville apprenante» de Song- Naba. N’est-ce pas suffisant pour s’inquiéter d’une telle proximité ?

Un flou bien épais savamment orchestré

Sur papier, le projet «Ville apprenante» se présente en composantes A, B et C ; les composantes A et B nécessitant des terrains pour les différentes réalisations du projet. A voir de près toutes les réalisations prévues, le besoin en espace est estimé à 94 ha au total. Pas plus ! Et pourtant, le promoteur explique qu’il a besoin  d’une superficie de 358 ha, chose déjà acquise à travers la délibération du Conseil municipal ainsi que les protocoles signés avec les propriétaires terriens. A quoi serviront les 264 ha restants ?

Si au départ, les propriétaires terriens n’ont pas voulu être indemnisés, selon Yacouba Ouédraogo, lui, soutient qu’il a décidé de respecter les exigences légales en la matière. Ainsi, dans la zone du projet, tout propriétaire terrien sur un ha a droit à deux parcelles, dont une de 300 mètres carré et une autre de 280 mètres carré en plus des titres fonciers. Quant aux exploitants terriens, sur un ha, l’intéressé a droit à 250 mètres carré ainsi que les titres fonciers également. MOREDA-ECF, la structure dont Yacouba Ouédraogo est le PDG, entend mettre en œuvre le projet pour un coût de 50 milliards FCFA, avec un financement de «partenaires allemands à 70% et les 30% sur fonds propres», explique-t-il.

En tous les cas, explique le député Raphaël Koama, «le projet sera mis en œuvre», car il est devenu impossible de changer de localité. Il en veut pour preuve, le fait que Yacouba Ouédraogo ait déjà injecté de fortes sommes d’argent dans la préparation du dossier. Et le promoteur de soutenir, dans le même sens qu’il a déjà payé les frais d’organisation de la session du Comité technique sur les évaluations environnementales (COTEVE) qui s’élève à 1.431.600 FCFA, une session qui ne saurait tarder à se tenir.

Face à cette situation d’incertitude, un groupe de ressortissants et des habitants ont adressé, le 21 octobre 2019, une lettre à la gendarmerie de Sourgoubila afin de lui donner leur lecture de la situation et aussi prendre les agents de sécurité à témoin sur ce qu’ils appellent une récupération des terres de leurs ancêtres et une probable «montée de tensions et de méfiances qui s’installent dans la communauté». A cette lettre est annexée une liste de 85 personnes censées être opposées à l’occupation de leurs terres. Affaire à suivre !

Aimé NABALOUM
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