RECONCILIATION NATIONALE : Entre fonds de commerce politiques et pressions diplomatiques

La réconciliation nationale est redevenue, depuis le début de l’année 2019, l’un des sujets phares du débat politique. Se saisissant opportunément des conflits communautaires à Yirgou, Zoaga et Arbinda, les thuriféraires de cette réconciliation nationale ont repris de l’initiative. Comme par une curieuse coïncidence, c’est dans ce contexte que le président déchu Blaise Compaoré choisit pour adresser une missive à son successeur Roch Kaboré. Cette lettre confidentielle dont une partie a été révélée à l’opinion, a suscité des débats et polémiques comme les Burkinabè savent en faire depuis  quelques années. Certains sont même allés  jusqu’à exiger du Président Kaboré, la publication de l’intégralité de son contenu.

Selon notre confrère L’Evénement, l’affaire a été concoctée par la Présidence ivoirienne et approuvée par Blaise Compaoré lui-même. Mais tout porte à croire que l’initiative vient de ce dernier. Globalement, le peu qui a été rendu public porte sur trois points : le rejet par Blaise Compaoré de toute responsabilité dans les attaques terroristes dont le Burkina fait l’objet depuis bientôt quatre ans, et la disponibilité de ce dernier à contribuer à la restauration de la paix ; l’impératif de la réconciliation nationale et enfin la reconnaissance de Roch Kaboré comme le président légitime. Mais ces trois points sont intimement liés et convergent vers un seul et même objectif: la négociation d’un deal politique qui pourrait favoriser le retour au pays du néo-ivoirien qui, dit- on, vit de plus en plus mal son exil, même doré. Et pour se donner une chance d’y parvenir, la Présidence ivoirienne a été mise à contribution. Et c’est l’un des fidèles du Président Alassane Ouattara, en l’occurrence le ministre d’Etat, ministre de la Défense nationale, Hamed Bakayoko, qui a été dépêché à Ouagadougou pour remettre cette missive. Mais très rapidement, l’information est tombée sur la place publique, à travers un article publié en ligne par Jeune Afrique le 15 avril. Les débats commençaient à s’enflammer sur les réseaux sociaux, contraignant pratiquement le pouvoir à confirmer l’information dès le lendemain, soit le 16 avril, par un communiqué signé du porte-parole du gouvernement, le ministre Remis Dandjinou de la Communication et des Relations avec le Parlement.

Pour les partisans de Blaise Compaoré, c’est un acte de grandeur et de patriotisme de la part de leur mentor qui voudrait continuer à aider son pays. Pour ses contempteurs, c’est une énième ruse de Blaise Compaoré qui, à leurs yeux, a tourné le dos à son pays en prenant la nationalité ivoirienne au lendemain de sa fuite de Ouagadougou.

Mais comme l’a relevé L’Evénement, plus qu’une lettre privée, c’est une affaire d’Etat portée par la Présidence de Côte d’Ivoire à celle du Burkina Faso. Le président ivoirien veut donc jouer les bons offices pour rapprocher Blaise Compaoré  et son successeur. Une fois de plus, Alassane Dramane Ouattara veut embarquer Roch Kaboré dans un nouveau deal politique de très mauvais goût, après le fumeux règlement diplomatique en 2016 du mandat d’arrêt contre Guillaume Soro dans le dossier du coup d’Etat manqué. Cette fois, c’est une affaire d’Etat aux allures de marchandage politique abject et inacceptable. Tirant leçon certainement du précédent deal, Roch Kaboré a fait le choix de prendre l’opinion à témoin. Sans doute, que par courtoisie diplomatique, il répondra à Blaise Compaoré via la Présidence ivoirienne. Mais avant et à travers le communiqué du gouvernement, il prend publiquement acte de la disponibilité de Blaise Compaoré et de son soutien «dans le cadre de la continuité de l’État face à la situation de déchirure que traverse actuellement le Burkina ». Pas plus ni moyen.

La réconciliation nationale n’est pas une affaire entre le Président Kaboré et son ancien mentor Blaise Compaoré. Pas plus qu’il ne s’agisse d’une démarche politique visant à décréter une unité de façade permettant à quelques dealers politiques et autres opportunistes de tous poils de partager des strapontins politiques. Il y a des familles burkinabè qui ont été victimes de violences et meurtries dans leur chair qui attendent, depuis des décennies, la vérité et la justice pour faire enfin leur deuil. Parmi ces familles, figurent les veuves, les enfants et les frères et sœurs de Thomas Sankara et de ses douze compagnons, de Henri Zongo, de Boukari Lingani, de Oumarou Clément Ouédraogo, de Norbert Zongo et de ses compagnons, des victimes de l’insurrection populaire d’octobre 2014 et du coup d’Etat de septembre 2015. Quel deal Roch Kaboré peut-il conclure avec Blaise Compaoré sans la vérité et la justice sur ces crimes ? Déjà qu’aux yeux de bien de ses compatriotes, il peut être suspecté de complicité sur certains crimes pour avoir côtoyé Blaise Compaoré au moment des faits, le Président Kaboré risque fort de confirmer ces soupçons s’il se hasardait à une telle entreprise.

A tous ceux qui crient sur tous les toits que la réconciliation nationale passe par le retour des exilés politiques, ils doivent commencer par demander à Blaise Compaoré, qui est objet de mandat d’arrêt international dans l’affaire Thomas Sankara, et son frère François recherché par la Justice de son pays pour son implication présumée dans l’assassinat de Norbert Zongo, de revenir répondre des faits qui leur sont reprochés. Le retour de ces prétendus exilés ne dépend que d’eux. Si Blaise Compaoré décide de rentrer au pays pour se défendre à la Justice, il ferait acte de grandeur. En ce moment, il offre une grande marge de manœuvre au Président Kaboré de le gracier si toutefois, il est reconnu coupable des faits qui lui sont reprochés. Il en est de même de son frère. Au lieu de faire du dilatoire, il peut revenir répondre à la convocation du juge d’instruction sans attendre son extradition par la France contre laquelle il se bat bec et ongle. Au lieu donc d’engager une initiative perdue d’avance, le président ivoirien gagnerait à encourager son hôte à assumer son passé et à honorer son statut d’homme d’Etat.

Mais apparemment, Ouattara ne se réalise pas que les liens séculaires entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire sont au-dessus des agendas politiciens et des intérêts de quelques dignitaires qui confondent leurs intérêts égoïstes à ceux des Etats. S’il cherche par tous les moyens à renvoyer l’ascenseur à celui qui a œuvré à son accession au pouvoir, c’est son droit le plus absolu. Mais il doit se rendre à l’évidence qu’il ne peut pas réussir au Burkina Faso à qui il a tourné le dos pour ses ambitions personnelles, ce qu’il n’a pas pu réaliser en Côte d’Ivoire. On ne ruse pas avec la réconciliation nationale. Ça n’a pas marché sous Blaise Compaoré au Burkina Faso ; ça n’a pas marché en Côte d’Ivoire sous Ouattara. Ça ne marchera pas au Burkina Faso sous Roch Kaboré. La réconciliation exige un minimum d’honnêteté avec soi-même et avec les autres.

Nerwatta KAFANDO

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