RECRUDESCENCE DES ATTAQUES TERRORISTES : A quand le retour de l’Etat ?

La crise sanitaire née de la pandémie du Coronavirus (Covid-19) a pratiquement éludé, pendant quelques temps, la situation sécuritaire qui se détériore davantage chaque jour que Dieu fait. La dernière décade du mois de mai 2020 aura été particulièrement meurtrière avec plusieurs dizaines de Burkinabè (civils et militaires) tombés dans plusieurs régions du Burkina. Dans ce contexte difficile où l’heure est à l’union sacrée, l’action des Forces de défense et de sécurité (FDS) fait l’objet de vives polémiques, de nature à compromettre leur efficacité sur le terrain. L’affaire des 12 présumés terroristes morts à la gendarmerie de Tawalbougou, dans la région de l’Est, et les levers de boucliers qu’elle suscite illustrent éloquemment cette grave fracture dans la lutte contre le terrorisme. La profondeur du drame doit interpeller la conscience collective sur l’ampleur des risques d’effondrement de l’Etat.

Entre le 19 et le 31 mai, des attaques d’une extrême violence ont été perpétrées contre de paisibles citoyens et des éléments des FDS et paradent dans plusieurs régions du Burkina Faso. En effet, le 19 mai dernier, au moins quatre binômes terroristes ont été aperçus en plein midi dans le village de Kourao dans la Commune de Bourzanga (région du Centre-Nord). Pendant ce temps, plusieurs véhicules en partance pour Djibo sont bloqués à Namsiguian (dans la même zone) par d’autres groupes armés. Le même jour, des sources locales dignes de foi révèlent une véritable démonstration de force des terroristes avec un grand regroupement d’individus armés à motos et 5 pick-up avec plusieurs leaders arabes, dont Abdoul Akim Al Sahraoui, dans la partie burkinabè des trois frontières (weldé, kabia et Fitili).

Ces sources indiquent que le groupe armé aurait manifesté l’intention de se rendre vers la région de l’Est en se renseignant auprès des populations  sur la présence ou non des FDS sur leur itinéraire (de Markoye à la région de l’Est en longeant la frontière Burkina-Niger). Au même moment, une patrouille des FDS de Barani est tombée dans une embuscade dans le village du weribere (région du Sahel). Faisant 2 morts et 3 blessés du côté des FDS et une cinquantaine de terroristes tués.

Toujours ce 19 mai, un regroupement important de présumés terroristes aurait été à Bottou (région de l’Est). Dans le même temps, un braquage rocambolesque s’est déroulé à Dakola (dans la région du Centre-Sud, à la frontière avec le Ghana) se soldant d’importantes sommes d’argent  emportées.

Le 23 mai, des groupes armés dans 4 pick-up et une cinquantaine de motos auraient effectué une descente musclée dans le village de Thiékagnibi (Commune rurale de Titabe, région du Sahel) où ils ont égorgé publiquement un Conseiller municipal, enlevé son frère et replié dans la nature.

Dans la nuit du 28 mai, les villages de Louga et Pougzépar dans la province du Soum (région du Sahel) ont reçu la visite d’un groupe d’individus armés non identifiés qui ont tué 5 personnes et emporté une centaine de bœufs. Le lendemain, des koglweogo de Sollé (région du  Nord) ont été visés par des attaques d’individus armés non identifiés. Dans la soirée de ce même 29 mai, dans la même Commune, précisément dans le village de Ingané, une vingtaine de civils, notamment, des commerçants, revenant du marché de Titao, ont été tués dans une embuscade des groupes armés. Enfin, le 30 mai, des individus armés ont fait irruption dans le marché de bétail de Kompienbiga où ils ont ouvert le feu sur les populations, faisant 25 morts et plusieurs blessés.

Ces quelques faits recensés ça et là en l’espace de deux semaines traduisent l’ampleur de la résurgence des violences terroristes. Si l’on ajoute à ces cas, les récits macabres évoquant des cadavres qui jonchent la route allant de Namsiguian (Centre-Nord) à Djibo (Sahel), l’on ne peut que faire le constat qu’une grande partie du territoire échappe au contrôle de l’Etat et du gouvernement. Il s’agit de ce vaste espace frontalier entre le Mali, le Niger et le Burkina, du Nord à l’Est du pays.

Dans plusieurs Communes de ces régions, l’Etat et ses démembrements ont tout simplement disparu : plus de Mairies, de Préfectures, d’écoles, de commissariats ou de brigades de gendarmerie fonctionnels. Sous la pression des groupes terroristes, l’Etat a abandonné les populations de ces localités à leur triste sort. Selon certains observateurs, c’est environ un tiers du pays qui est aujourd’hui devenu un no mans land où règnent en maîtres des groupes armés non identifiés. Le blocus régulièrement imposé à la ville de Djibo et une bonne partie des régions de l’Est et du Nord par ces groupes armés indique, si besoin était, leur pleine maîtrise et occupation du terrain.

Les acquis de Otampuanou remis en cause !

La région de l’Est redevient de plus en plus un sanctuaire des groupes terroristes, seulement une année après «Otampuanou», la plus grande opération de lutte anti-terroriste menée par les Forces armées nationales. Cette opération avait permis à l’Etat de reprendre pied dans cette région qui échappait à tout contrôle plusieurs mois durant. Son succès avait inspiré une deuxième opération dans les régions du Centre-Nord,  du Nord et du Sahel. Baptisée «Ndoofou» (déraciner en langue nationale Fulfuldé), cette dernière ne semble pas avoir eu autant de succès. Plus d’un an après, il n’y a pas encore de bilan.

Mais en dépit de ces deux vastes opérations, les groupes armés semblent à nouveau avoir installé leurs quartiers dans plusieurs localités de ces régions. Les acquis de l’opération Otampuanou sont désormais remis en cause avec ces attaques récurrentes et la prise en otages de plusieurs villages. Les embuscades, les assassinats ciblés et le pillage des vivres et du bétail des pauvres paysans ont repris de plus bel. D’autres régions (la Boucle du Mouhoun et les Cascades) sont également les cibles d’attaques régulières. Les Forces de défense et de sécurité, constamment sur la sellette, ont du mal à contre-carrer l’action des forces du mal. Avec l’appui des forces françaises de l’Opération Barkhane et celles des autres pays du Liptako (Mali et Niger), plusieurs bases terroristes sont régulièrement démantelées et des combattants mis hors d’état de nuire.

Mais tout porte à croire que ces groupes terroristes ont eu le temps de mobiliser et recruter de nombreux combattants et d’installer des bases un peu partout. Malgré les opérations militaires, ces groupes semblent conserver leurs capacités de nuisance. Face à cette situation dramatique, seules des initiatives offensives bâties sur des renseignements précis et une forte collaboration des populations peuvent permettre d’inverser sensiblement la tendance et de porter de sérieux coups à ces groupes terroristes et à leur organisation sur le terrain.

Mais, une fois de plus, les Forces de défense et de sécurité semblent débordées et le gouvernement continue d’étaler son incapacité à prendre    les mesures, à mobiliser et engager tous les moyens (humains, financiers, logistiques et techniques) indispensables pour la reconquête de l’intégrité du territoire national et la sécurisation des personnes et des biens. De leur côté, les forces du mal, outre l’occupation du terrain et la terreur, travaillent également à semer la zizanie en tentant, par tous les moyens, d’opposer les communautés entre elles et à susciter une certaine méfiance vis-à-vis des FDS.

Les FDS face à plusieurs épreuves démoralisantes

Comme nous l’avons toujours écrit, le terrorisme ne peut pas prospérer dans des communautés unies et soudées. Il profite des fissures du tissu social pour répandre comme un cancer en métastase, son venin dans le corps social sain de retourner leurs membres des communautés, les uns contre les autres. C’est ce qui arrive au Burkina Faso depuis début 2019, avec le drame de Yirgou et le conflit communautaire qui a fait plusieurs dizaines, voire des centaines de morts, selon des sources.

Les FDS sont de plus en plus accusées ouvertement de cibler des membres d’une communauté, en l’occurrence celle peulh dont des membres seraient enlevées et exécutées froidement dans plusieurs localités du pays. Mais comment en est-on arrivé là ? Pourquoi et comment les FDS, qui sont formés pour protéger tous les Burkinabè sans distinction d’éthnie, de religion ou d’origine sociale, peuvent-elles se livrer à de telles pratiques condamnables ? Pourquoi les promesses d’enquêtes faites après chaque accusation ne sont-elles pas suivies de résultats jusque-là ? Que cache-t-on ou que cherche-t-on à cacher à l’opinion ? Bref, bien des Burkinabè se posent ces questions qui restent malheureusement sans réponse officielle.  Toute chose qui contribue à renforcer ce climat de suspicion, à complexifier l’action  des FDS et risque, à terme, de nuire à son efficacité.

Tantôt applaudies, tantôt suspectées d’exécutions sommaires, les FDS semblent désormais à la croisée des chemins. Elles font désormais face à plusieurs épreuves dont certaines sont hautement démoralisantes. Prises en tenaille entre, d’une part, une gouvernance critiquable du secteur de la sécurité où l’opacité et la culture du secret semblent prendre le pas sur une stratégie robuste, une organisation opérationnelle coordonnée et exécutée sans bavure avec des moyens logistiques à la hauteur des défis, et d’autre part, une opinion instable et insaisissable, parfois manipulée mais surtout forgée dans une ambiance générale de défiance de l’autorité dont la parole est dévoyée et suspectée systématiquement de s’écarter de la réalité. En effet, aujourd’hui, la crise de confiance a atteint un tel niveau que la parole de l’autorité suscite automatiquement des doutes, voire une dérision au point que tout ce qui s’exprime contre celle-ci se transforme en vérité pour une bonne partie de l’opinion.

Les polémiques nées du cas de Tawalbougou sont assez illustratives du drame global de la société burkinabè. La gestion et le traitement du dossier sur la mort des 12 présumés terroristes tant par l’institution judiciaire que par l’autorité politique et les réactions qui s’en suivent montrent la profondeur de la crise de confiance entre les gouvernants et les gouvernés. Dès le départ, la version officielle des faits a été battue en brèche au profit de celle de l’accusation. Les résultats des premières enquêtes judiciaires n’ont pas contribué à réduire les suspicions. Bien au contraire ! Une bonne partie de l’opinion continue de penser que la vérité se trouve du côté de l’accusation.

Cette affaire interpelle et les autorités et tous les Burkinabè honnêtes et épris réellement de justice, loin de toute considération ethno-régionaliste et de tout calcul politique sur l’impératif de repenser la stratégie de riposte contre le terrorisme, mais aussi d’assainir les débats sur les questions sécuritaires. En effet, ces débats cachent mal les calculs politiciens et une tendance au repli identitaire. Il faut oser crever l’abcès et poser sereinement les débats en vue de reconstruire le « vivre ensemble ». Il faut se rendre à l’évidence, la solution contre le terrorisme ne sera pas seulement militaire.

Certes, l’option militaire est indispensable. Mais elle doit s’accompagner d’efforts soutenus à plusieurs niveaux pour retisser les liens sociaux indispensables au  rétablissement  de la confiance et de la cohésion sociale. Autrement, il faut craindre que le pire ne soit à venir. Tant que le pays ne sera pas gouverné, il sera vain d’espérer lutter contre le terrorisme. Et pour gouverner un pays comme le Burkina Faso, il faut non seulement faire preuve de fermeté et de vision, mais également savoir faire appel à la bienveillante participation de toutes les légitimités qui cohabitent dans la sphère publique au niveau local et national, pour la préservation de la paix et la cohésion sociales à toutes les échelles territoriales. Les dialogues entre politiciens dans les salons feutrés de Ouagadougou, les discours et autres meurettes concoctées par quelques conseillers et autres experts en contact avec le terrain et accrochés à leurs conforts personnels ne sortiront pas le pays de la pente dangereuse  sur laquelle il se trouve. 

C’est encore possible. A condition que les plus hautes autorités du pays prennent réellement la mesure du drame et de l’étendue de leurs responsabilités et aussi que les citoyens prennent conscience de l’urgence de reprendre leur destin en main en s’émancipant de toutes ces chapelles politiques dont les gourous sont prêts à tout pour parvenir à leurs fins. Les plus éclairés des citoyens honnêtes doivent enfin mettre dans l’étrier, des débats publics. Il faut rompre avec la dictature intellectuelle qui  a  court actuellement et qui voudrait que toute opinion qui n’épouse pas les points de vue de certains justiciers autoproclamés soit considérée comme celle des vendus et traitée comme telle.

Car, autant la mal gouvernance et l’insouciance des gouvernants actuels et déchus sont sources des principaux maux de la société, autant la terreur que tentent de semer les nouveaux parangons de la vertu, détenteurs absolus de la vérité, constitue un danger pour l’avenir du pays. Pour paraphraser Einstein, on ne résout pas un problème avec les mêmes modes de pensée (ou pires) que ceux qui l’ont engendré. Le Burkina Faso mérite mieux que ce qu’il subit aujourd’hui.

Boureima OUEDRAOGO
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Boureima OUEDRAOGO

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