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SCANDALES SOCIOECONOMIQUES AU BURKINA : En attendant une nouvelle explosion de colère populaire.

Le régime Kaboré s’enlise progressivement dans une crise structurelle de la gouvernance. Chaque mois apporte son lot de scandales et de remise en cause des espoirs de renouveau. Ces derniers mois, l’on assiste à un enchaînement de faits qui remettent en cause fondamentalement la volonté affirmée et la capacité réelle du Président Roch Kaboré d’instaurer une  gouvernance éthique, des institutions indépendantes et aptes à réguler la gestion publique au Burkina Faso. Parmi ces cas, l’on peut noter les suspicions de recrutements frauduleux à la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) et au ministère de l’Education nationale, les fraudes présumées au concours professionnel des greffiers en chef,  les décisions pour le moins curieuses de la Justice dans les affaires de présomptions de manquements à l’éthique et à la déontologie par des magistrats et Inoussa Kanazoé alors  poursuivi, entre autres, pour fraudes fiscales. Tout cela se passe dans l’indifférence quasi générale. Après quelques expressions de révoltes sur les réseaux sociaux, ces scandales ont été relégués au second plan dans le débat politique, focalisé sur les enjeux électoralistes, notamment le vote des Burkinabè de l’étranger.

Faut-il désespérer des élites politiques et intellectuelles burkinabè?  A cette question, l’on peut répondre, de façon péremptoire, par l’affirmative. Tant «il se passe des choses extraordinaires au pays des Hommes intègres, au vu et au su de tous, mais surtout avec le silence complice de tous» comme nous l’écrivions dans notre précédente édition. Nous relevions ainsi cette indifférence des Burkinabè face aux scandales ci-dessus cités qui questionnent pourtant les capacités des gouvernants et des institutions à garantir l’intégrité de la gestion publique mais surtout l’égalité des chances entre tous les filles et fils du Burkina Faso dans l’accès à l’emploi, aux services publics de base, à la protection de leurs droits et à la réparation des torts causés par des tierces personnes.

Ces faits contrarient sérieusement les espoirs de changement ou tout au moins de rupture avec le système politique de prédation, d’exclusion et d’impunité  systématique des crimes économiques et de sang qui ont poussé la jeunesse burkinabè à l’insurrection. Ils jurent aussi avec les promesses de campagne du Président Roch Marc Christian Kaboré qui disait être la solution à la détresse de la majorité de ses compatriotes et surtout la réponse à la crise de la gouvernance et de l’Etat. Pour avoir été des acteurs clefs du système Compaoré pendant plus d’un quart de siècle, le Président Kaboré et les principaux animateurs de son parti, le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP), étaient perçus par bien des acteurs comme des hommes d’expériences capables de tirer les leçons des succès et des échecs de leur ancien maître, Blaise Compaoré, et de proposer une nouvelle voie de l’espérance au peuple burkinabè.

En effet, les principales tares de ce système étaient, entre autres : le pouvoir personnel et ses clans et autres réseaux mafieux qui se sont accaparés presque toutes les richesses nationales et les meilleures opportunités que l’Etat offre aux citoyens en termes de réalisation de leurs aspirations au bien-être; la corruption, la concussion et autres détournements de deniers publics ; l’impunité  des cri- mes  économiques  et de sang ; la faillite des institutions mises pratiquement  au service de la famille présidentielle, de ses alliés ou de ses protégés ; les promesses jamais tenues de faire la lumière sur les scandales politico-économiques lors- qu’ils éclatent, la déliquescence des valeurs éthiques et morales, la décrédibilisation des autorités morales.

Aujourd’hui, l’on assiste exactement aux mêmes pratiques, exception faite au pouvoir personnel. Même là, il y a quelques signes qui trahissent le désir du chef d’imposer ses choix et ses hommes. On peut en égrener un long chapelet d’éléments illustratifs dont les plus visibles sont : les récompenses politiques à travers la promotion de certains acteurs à des postes stratégiques sur des bases plus politiciennes que des compétences, de la légitimité ou de la crédibilité ; le maintien de certains de ses proches collaborateurs bien que décriés au sein de l’opinion et même par certains militants et leaders de son parti et trainant des casseroles, la création de plusieurs centres de gestion du pouvoir, la récente désignation du président du CSC.

Ces enchaînements malheureux et inquiétants.

Tout cela participe  du retour en force et de l’ancrage du clientélisme et du laisser-aller dans la gestion des affaires publiques.  Les faits comme relevé plus haut sont légion. Dans nos précédentes éditions, nous nous sommes longuement attardés sur deux cas: l’annulation par le Conseil d’Etat de la décision de la présidente du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) créant la commission et tous les actes qui en résultent et l’ordonnance de non-lieu du juge d’instruction  qui avait en charge le dossier de Kanazoé Inoussa.

Sur  le premier cas, l’on attend toujours que l’Etat, à travers l’Agent judiciaire du Trésor, fasse appel de la décision du Conseil d’Etat. Jusqu’au moment où nous bouclions ces lignes, l’Etat n’a officiellement pas annoncé un recours. Nul ne sait donc quelles suites il entend donner à cette affaire. Il ne faut certainement pas s’attendre  à ce qu’il exerce son droit de recours. D’autant plus qu’au lieu de défendre le CSM, l’Etat avait voulu prendre des avocats pour défendre certains magistrats mis en cause par la commission d’enquête. Mieux, l’Agent judiciaire du Trésor n’a pas défendu le dossier devant le Conseil d’Etat. Ce qui veut dire que dans cette affaire, l’Exécutif était plus préoccupé à blanchir certains magistrats qu’il a lui-même poussés à la faute que de défendre l’éthique et la déontologie de la magistrature. Pourquoi donc se risquerait-il  de relancer une procédure dans laquelle il a déjà obtenu ce qu’il recherchait, à  savoir  sortir «ses magistrats acquis» d’une impasse et d’une fin de carrière peu glorieuse.

Le second cas, c’est l’affaire Inoussa Kanazoé dont l’interpellation et l’inculpation avaient suscité beaucoup de controverses. L’on se souvient encore, comme si c’était hier, qu’une impressionnante équipe de la gendarmerie avait fait irruption dans les bureaux du richissime homme d’affaires pour l’embarquer manu militari avec certains de ses collaborateurs. La Procureure du Faso, près le Tribunal de Grande instance de Ouagadougou, Maïza Sérémé, et les officiers de police judiciaire qui ont conduit les enquêtes préliminaires, ont annoncé publiquement des faits très graves contre le mis en cause. L’on a même entendu que des propositions indécentes qui pouvaient faire de l’un  des gendarmes un milliardaire, auraient été faites par l’homme d’affaires aux enquêteurs.

Depuis le non-lieu, l’on attend toujours la réaction du parquet. Jusque-là, c’est le silence. Mais il va falloir que l’on explique à l’opinion nationale ce qui s’est passé entre-temps. « Sans vouloir remettre en cause une décision de Justice, ce non-lieu soulève des questions importantes qui méritent des réponses. S’il n’y a pas de preuves contre l’homme  d’affaires, alors, certaines personnes doivent s’expliquer. En effet, il y a un rapport produit par un expert assermenté qui a confirmé  l’existence de fraude fiscale et autres délits. Cet expert a-t-il tronqué les faits? Sur la base de quels faits, la Procureure du Faso et les officiers de police judiciaire ont-ils pu crier, la main sur le cœur, qu’ils avaient pêché un gros poisson dans la marre des pilleurs des ressources publiques? Faut-il s’attendre à des suites ou bien le dossier est-il classé ? L’opinion doit savoir. Peut-être faudra-t-il diligenter une enquête sur les conditions de traitement de cette affaire afin de rassurer tout le monde », ainsi écrivions-nous dans l’Editorial de notre précédente édition. Nous persistons à penser que le parquet doit s’expliquer. Ça ne peut pas se passer dans le silence et l’indifférence totale. Quelqu’un doit rendre compte. Si le parquet ne le fait pas, le ministère de tutelle doit le faire.

A moins que l’Exécutif n’ait sa main dans cette affaire de non-lieu. Une fois de plus, le ministre René Bagoro de la Justice est personnellement interpellé. Comme nous l’avions écrit, «il ne s’agit pas ici de remettre en cause l’innocence des mis en cause dans ces affaires. Mais, ce sont là des affaires qui ont une grande charge symbolique en matière de lutte contre l’impunité et l’instauration de l’équité entre tous les Burkinabè devant la loi. Leurs traitements et leurs issues doivent être suffisamment expliqués à l’opinion nationale. Cela permet aussi de ne pas charger injustement les mis en cause pour des faits pour lesquels ils sont innocents. Cependant, le dénouement et tout le flou qui les entourent sont loin de rassurer et de lever tout doute raisonnable sur la gestion de ces affaires. Pire, les espoirs de l’indépendance et de la crédibilité retrouvée de la Justice burkinabè maigrissent comme une peau de chagrin.  Et il faut craindre que cette situation ne contribue à approfondir la crise de confiance entre la Justice et les justiciables ».

Attention à l’explosion de la révolte des sans-culottes!

S’agissant des suspicions de fraudes dans les recrutements et concours professionnels, l’on peut saluer les décisions de faire la lumière sur les différents cas dénoncés. Mais au-delà de promesses, il faut aller jusqu’au bout. Déjà, le ministère de l’Education nationale a donné un mauvais signal. Au lieu d’une enquête sérieuse, approfondie et indépendante, notamment en saisissant la Justice, le ministère a préféré mettre en place une cellule de vérification qui a conclu à l’absence de fraude dans le concours d’intégration des instituteurs adjoints certifiés (IAC). Et à coup de tapage médiatique et de pratiques pour le moins suspectes, l’on croit pouvoir convaincre l’opinion que tout s’est bien passé dans les meilleures conditions de transparence et d’équité. C’est possible, mais la démarche est en elle-même porteuse de doute.

Il ne sera pas étonnant que le ministère de la Justice en fasse autant dans les semaines à venir. L’on pourrait encore servir à l’opinion, les conclusions d’une commission ou une cellule qui n’aurait rien trouvé d’anormal dans le déroulement du concours professionnel des greffiers en chef. On  les voit venir, même de loin.

Plus le temps passe, plus le sentiment que le pouvoir en place n’est qu’une continuité du système Compaoré  se renforce chez beaucoup de Burkinabè. Le réflexe quasi systématique de démentir ou de promettre des enquêtes poussées sur des faits de mal gouvernance  révélés par les médias constitue également une marque du pouvoir actuel que l’on a vue sous Blaise Compaoré. Près de trois ans après et en dépit des multiples scandales dénoncés régulièrement, il n’y a aucune sanction même administrative, aucune enquête sérieuse pour établir ou infirmer les faits, des déclarations d’intention sans effet.

A ces scandales, l’on  ajoute le bradage des ressources foncières, devenues presqu’une banale marchandise aux mains de spéculateurs de toutes sortes et des sociétés immobilières qui poussent comme des champignons dans un contexte de suspension des lotissements. Des maires continuent impunément de s’enrichir sur le dos de leurs administrés sans aucune sanction. Le foncier est aujourd’hui l’autre nom de la mal gouvernance et de la prédation au Burkina Faso. C’est assurément l’une des menaces sérieuses pour  la cohésion sociale et la paix au Burkina Faso.

Finalement, l’histoire donne raison à Feu Jean-Baptiste Natama, candidat malheureux à la présidentielle de 2015 pour qui voter pour le candidat Kaboré était choisir le remplacement en lieu et place de l’alternance et l’alternative.

Malheureusement, tout cela se passe dans une certaine indifférence de la classe politique, notamment de l’opposition mais aussi des organisations de la société civile qui s’excitent pour un oui ou pour un non. Mais pour ces OSC politisées et au service des clans politiques, les questions qui n’intéressent pas leurs parrains sont sans enjeu. En dehors des médias et certaines OSC qui ont fait le choix de s’investir dans la lutte contre la corruption, tout le monde semble se complaire dans cette situation. Tout au moins, l’on se contente de quelques critiques fantaisistes qui dénotent plus de la mauvaise foi qu’une volonté d’engager et de mener un vrai combat.

Mais cette indifférence est trompeuse. Le pouvoir doit savoir raison garder et se réveiller avant qu’il ne soit trop tard. Une chose est de travailler à sa réélection mais une chose est de pouvoir terminer le premier mandat et ensuite obtenir le second. L’adversaire le plus redoutable, ce n’est pas l’opposition politique. Loin de là ! C’est surtout cette masse silencieuse de sans-culottes qui manque de voix. La mal gouvernance a pour conséquence de semer la révolte des sans-voix qui n’ont pas forcément besoin de forces organisées pour laisser exploser leur légitime colère. Tout régime qui sème la révolte ne devrait pas être surpris d’être balayé par une tempête. Il ne faut jamais sous-estimer la colère des petites gens.

Boureima OUEDRAOGO
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Boureima OUEDRAOGO

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