SITUATION POLITIQUE NATIONALE : Plus qu’une alternance, le Burkina a besoin d’une vraie révolution

Le Burkina Faso est à la croisée des chemins. L’Etat est menacé dans ses fondements institutionnel, politique, social et même culturel. Face à cette grave menace qui compromet les capacités de l’Etat à assurer la sécurité, les droits et les services sociaux aux populations de toutes conditions sociales et sur toute l’étendue du territoire national, tout le monde est interpellé. La crise est très profonde et relève de la responsabilité de tous les acteurs. Il ne faut donc attendre les réponses adéquates des seuls gouvernants. Mais encore une fois de plus, rappelons-le, c’est au président du Faso d’engager un dialogue national avec toutes les composantes sociopolitiques  autour de l’impératif de reconstruire le pacte républicain. Le nouveau Premier ministre, Christophe Dabiré, vu son tempérament et son âge mais surtout son parcours peut être un acteur clé de ce dialogue national inclusif. Il faut en faire une priorité avant qu’il ne se compromette politiquement.

Il y a péril en la demeure. Il faut sauver le pays des hommes intègres. Le Faso d’aujourd’hui est le modèle même de l’Etat en faillite, menacé de toutes parts de s’effondrer. Face à cette situation, l’on est surpris des comportements et attitudes, à la limite de l’irresponsabilité, de certains de ses filles et fils, notamment des gouvernants et de l’ensemble de l’élite politique et intellectuelle. C’est comme si tout se passe bien dans le meilleur des mondes possibles. Comme nous l’avons plusieurs fois dénoncé, ces élites politico-bureaucratiques et mafieuses, surinvestissent leurs génies et leurs énergies dans la course pour les ressources et le pouvoir. Malgré le contexte de précarité quasi généralisée, certains agents publics continuent d’abuser de leurs positions pour s’enrichir sur le dos de l’Etat. Malheureusement, l’impunité semble aujourd’hui encore érigée en mode de gouvernance, accentuant les dérives de tous genres dans la gestion publique et la fracture entre les dirigeants et les populations. En témoignent les rapports successifs de l’Autorité supérieure de contrôle d’Etat et de Lutte contre la corruption (ASCE/LC). Son dernier rapport confirme que les indicateurs de bonne gouvernance se sont détériorés considérablement.

Des discours politiques en total décalage avec les réalités et les exigences.

Au plan politique, les batailles sont désormais sans concession, même si cela peut mettre davantage à mal le fragile et précaire équilibre qui fait encore tenir l’édifice national. L’Etat est en faillite depuis de longues dates. Mais les politiques, tellement obnubilés par l’appât du pouvoir et des dividendes qui vont avec, ne semblent pas capables de percevoir cette faillite, au-delà de leur positionnement du moment. Selon que l’on soit du pouvoir ou de l’opposition, l’on ne perçoit la situation actuelle que sous la seule responsabilité de l’autre. Pour les tenants du pouvoir, presque tout est de la faute de l’ancien régime. Ils n’ont certainement pas tort de tout mettre sur le système Compaoré. Cependant, ils ont pourtant été des acteurs clés, pendant un quart de siècle, de ce régime qui a d’ailleurs fait d’eux ce qu’ils sont aujourd’hui.

Peut-être qu’ils y tirent leurs tares congénitales. En effet, la situation actuelle (terrorisme, insécurité, impunité, mal gouvernance, crise institutionnelle) tire principalement ses origines dans les politiques et pratiques aventuristes et les connexions dangereuses et mafieuses du régime déchu de Blaise Compaoré. Mais le Président Kaboré et bien de ses hommes sont, au moins complices des dérives de Blaise Compaoré, sinon co-auteurs. Ce n’est pas un débat. C’est un constat. Ce qu’il leur faut aujourd’hui, c’est d’avoir au moins le courage d’essayer autre chose que les pratiques qui ont plongé le pays dans l’abîme actuel. Or, l’on a le sentiment qu’ils reproduisent ce qu’ils  faisaient sous Blaise Compaoré,  à commencer par les hommes et les femmes chargés de la conduite de l’action publique. Moins  que les compétences, c’est plus la proximité politique, relationnelle et familiale qui continue d’être les principaux critères de choix des hommes.

Du point de vue de la gouvernance, rien n’a fondamentalement changé, excepté quelques innovations sectorielles portées par quelques nouveaux appelés qui, tant bien que mal, essaient de faire bouger les lignes dans certains secteurs. Mais la somme de ces efforts et initiatives isolés ne peut constituer la réponse globale attendue dans la conduite des affaires publiques. D’autant plus qu’à côté, continuent d’émerger de nouveaux riches qui ne cachent pas leurs fortunes subites et suspectes. Bref, en trois ans, le régime du Président Kaboré n’a pas réussi à opérer une seule réforme majeure qui illustre sa volonté d’assainir la gestion publique, de restaurer la compétence et l’intégrité comme valeurs essentielles dans la promotion des cadres dans l’Administration burkinabè. Bien au contraire, l’on assiste à des violations flagrantes des textes, notamment la loi anti-corruption et au refus manifeste de rendre opérationnelles certaines lois comme celle portant accès à l’information publique qui attend, désespérément, ses décrets d’application ou sa relecture. En définitive, il y a comme une absence de volonté et de capacité à rompre avec la cleptomanie au sommet de l’Etat et dans l’Administration publique, une incapacité à instaurer une gestion éthique du bien commun. Si l’on y ajoute l’immobilisme désarmant de la Justice face à cette mal gouvernance rampante, l’on est plus que tenté de désespérer du régime Kaboré.

Du côté de l’opposition, si le pays va si mal, c’est la faute de ceux qui gouvernent aujourd’hui. C’est peut-être vrai. Car il n’a pas su opérer, à défaut de réformes structurelles en profondeur, les réajustements nécessaires à la réduction de la mal gouvernance et de l’impunité des crimes économiques et de sang, qui, finalement, semblent de plus en plus banalisés et encouragés. Toutefois, c’est faire insulte aux Burkinabè en tentant de leur faire croire que l’ancien régime était mieux, oubliant aussi que si avant c’était bon, c’était aussi en partie grâce à ceux qui gouvernent actuellement. La situation n’est pire qu’avant. Ce sont juste les acteurs et le contexte global qui ont changé.

Un Etat qui crée et entretient des  injustices

Le discours jure fondamentalement avec la triste réalité de l’incapacité de l’Etat à répondre aux aspirations des Burkinabè de toutes conditions, sur toute l’étendue du territoire national. Il passe complètement à côté des vrais défis et challenges à relever.

Quid  de la société civile ? Elle n’est exempte de critiques quant à sa responsabilité dans la crise globale de la société burkinabè. Bien au contraire, l’on y voit du tout. L’on y rencontre des organisations crédibles, d’autres sans ligne de conduite ni principes et valeurs. Certaines organisations de la société civile ne sont que de vulgaires porte-voix de politiciens en manque de publicité qui les instrumentalisent pour atteindre leurs funestes ambitions. D’autres sont des sans-emplois qui ont trouvé dans la société civile, l’opportunité de mobiliser des moyens de subsistance. On peut y ajouter ces grosses boîtes de captation des ressources des partenaires au développement dont la contribution réelle à l’amélioration du vivre ensemble est plus que douteuse. Il existe, certes, des organisations de la société civile qui jouent effectivement leurs rôles dans l’animation de la vie publique nationale et le développement économique et social au niveau local et national. Mais, les tonneaux vides font plus de bruits et entachent l’action des structures crédibles. Dans le même temps, le front social est en constante ébullition avec des grèves et des débrayages presque permanents. Selon l’Institut Free Afrik, l’on a enregistré 68  grèves et sit-in en 2017, contre 41 grèves et sit-in en 2016, 16 en 2015 et 2014. Pourtant, en janvier 2017, la masse salariale était estimée à près de 52% du budget national. Ce qui veut dire qu’une infime minorité de Burkinabè (les agents publics de l’Etat) se partagent plus de la moitié des revenus du pays. Et  malgré tout, ces privilégiés de la République ne sont pas satisfaits et en redemandent encore. La vérité, c’est que l’Etat a créé d’énormes iniquités entre ses agents au point que pendant que certains (une poignée des salariés) jouissent d’avantages extraordinaires, d’autres (la grande majorité) nullement moins méritants, tirent le diable par la queue, éprouvant du mal à joindre les deux bouts.

En attendant de voir les effets de la mise à plat des rémunérations des agents publics annoncée par le gouvernement pour cette année 2019, l’on ne peut que constater qu’un Etat qui crée et entretient des injustices sociales criardes ne peut nullement aspirer à la stabilité et à la paix. Par ailleurs, la grande majorité silencieuse des paysans, des femmes et des jeunes sans emplois, des élèves et étudiants semblent abandonnés à eux-mêmes, condamnés à compter sur des politiques sectorielles de saupoudrage pour sortir de la misère et de l’indifférence des élites accrochées à leurs privilèges et ambitions. Les manifestations de plus en plus inquiétantes de l’incivisme généralisé et la défiance presque systématique de l’autorité de l’Etat ne sont que l’expression de fortes demandes sociales en termes de reconstruction du pacte républicain, d’une nouvelle façon de penser l’action publique et les mécanismes de sa mise en œuvre, de nouveaux rapports aux biens et services publics, etc. Cet incivisme sonne comme une réponse à la crise de confiance entre les populations et les acteurs politiques.

Mais, il traduit aussi la crise de la citoyenneté avec comme conséquence, cette tendance des populations à agir en dehors des principes et règles qui gouvernent le vivre ensemble. Bien des Burkinabè ne croient plus aux valeurs et aux principes républicains. Ils n’envisagent le changement que quand le présent ne leur procure pas tous les délices de la vie. Ils veulent le changement mais refusent de changer. La société dans son ensemble est finalement gangrenée par une culture de la facilité et de l’enrichissement par tous les moyens.

De l’impératif d’une nouvelle révolution

Les espoirs nés de la chute et de la fuite de Blaise Compaoré buttent à l’impossible rupture d’avec les collusions dangereuses entre le politique et l’économique, la politisation outrancière de l’Administration publique, l’impunité des crimes économiques et de sang, les luttes pour les intérêts de groupes, etc. L’on avait pensé que les dissidents du système Compaoré, qui ont contribué à sa chute, allaient au moins tenter de se racheter de leur complicité dans la destruction de la société burkinabè. Mais finalement, le constat est aujourd’hui établi : ils n’en sont pas capables. Ils continuent de faire la même chose en espérant des résultats différents. Ce qui n’est évidemment pas possible. Pire, l’on essaie de faire du neuf avec du vieux. Mais au fond, c’est presque toute la classe politique actuelle qui est dépassée. Les quelques changements opérés, notamment au niveau des hommes, ne peuvent changer fondamentalement la gouvernance. Il en faut plus.

Toutefois, ces changements d’hommes, notamment à la Primature, peuvent permettre enfin d’engager un processus inclusif de recherche des solutions à court, moyen et long termes. Il reste à savoir si dans ce contexte politique préélectoral où les principaux partis politiques sont plus préoccupés par la conservation ou la conquête du pouvoir d’Etat, les esprits seront disposés à un dialogue désintéressé. D’autant plus qu’un tel dialogue peut aboutir à une remise en cause des intérêts individuels.

Plus qu’un changement d’hommes au sein du pouvoir actuel ou d’une alternance au sommet de l’Etat, c’est une révolution dont le Burkina Faso a besoin. Il faut un changement de vision, de projet, de système et de style de gouvernance. Il faut renouveler la pensée et l’action politique. Il faut un nouveau projet d’Etat et de société, une nouvelle ingénierie institutionnelle en vue de rationaliser les institutions en rapport avec les besoins et aspirations collectives des Burkinabè d’aujourd’hui et de demain.

La révolution dont il s’agit devrait être une construction collective de changement en profondeur de l’Etat qui devrait passer, entre autres, par : un véritable dialogue national pour diagnostiquer collectivement la situation nationale, identifier les leviers sur lesquels l’on peut s’appuyer pour reconstruire le pacte républicain ; la refondation et le réarmement de l’Etat face aux défis du moment afin de lui conférer le minimum de légitimité indispensable à la réalisation de ses missions et obligations vis-à-vis de ses citoyens ; le renouvellement des élites politiques pour être en phase avec ces défis (la classe politique actuelle est pour l’essentiel composée de la génération des comités de défense de la révo- lution des années 1980). Au-delà, il faut un nouveau type de Burkinabè, plus regardants et plus responsables, soucieux du bien commun et de sa gestion. Sans cette transformation courageuse et en profondeur de l’Etat, de ses institutions et de ses citoyens, il faut craindre que même un changement de président n’apporte que des succès isolés et éphémères qui resteront, en définitive, des gouttelettes d’eau dans un océan de besoins.

Si le pouvoir n’est pas capable de créer cette nouvelle opportunité, il ne reste plus qu’à espérer qu’une nouvelle élite politique capable de porter cette demande sociale d’une nouvelle révolution pacifique pourrait émerger d’ici l’échéance 2020. A défaut de prendre le pouvoir, elle pourrait au moins contraindre les vieux briscards à la réflexion et l’action. La jeunesse doit assumer ses responsabilités devant l’histoire.

Elle doit quitter les rangs des «vieux pères» pour tracer sa voie, celle de la réconciliation de l’Etat avec le peuple. Elle a le nombre pour prendre tous les pouvoirs. Il lui manque le leadership éclairé et engagé. Plusieurs cercles de réflexions et d’initiatives commencent à se manifester par-ci par-là. Il faudra rapidement trouver les leaders qui pourraient fédérer et transformer ces cercles et cadres isolés en véritables forces de changement. Ces forces de changement doivent pouvoir mobiliser les jeunes perdus dans les formations et partis politiques actuels qui les exploitent et sont incapables de les responsabiliser ainsi que dans les milieux de la société civile et la grande majorité de non-engagés. Les jeunes doivent investir massivement le champ politique, avec des valeurs et des principes autour desquels ils souhaitent bâtir l’avenir de leur pays, leur avenir.

Boureima OUEDRAOGO
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Boureima OUEDRAOGO

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2 comments
  • Merci a Boureima Ouedraogo, mon admiration a vous . C’est de la super-substance. Tout le report dit exactement ce que pays vit et ce qu’il faut a ce pays d’éviter le vrai chaos. Je suis jeune, je n’ai connu que Blaise et Rock comme présidents, mais je regret vraiment d’avoir né Burkinabé sous le régime de Blaise et Rock, pire celui de Rock. Les Burkinabés ont fait une erreur impardonnable aux élections de 2015. Espérons que ces burkinabés ont tiré leçons de ce régime nul jamais égalé et, changerons certainement le tire. Mais comme disait un auteur, chaque peuple mérite ses dirigeants. Si vous un peuple nullard et non-éduqué, c’est pas étonnant d’avoir une autorité nulle, incompétente, mafieuse et insouciante. Comme vous l’avez dit, la jeunesse que nous sommes devront assumés avec vigueur nos responsabilités devant l’histoire.

    Cordialement!

Boureima OUEDRAOGO Ecrit par Boureima OUEDRAOGO

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