SITUATION SOCIOPOLITIQUE NATIONALE : 2019, une année d’enchaînement sans fin de malheurs

L’année 2019 s’achève comme elle a commencé : dans le sang et le désespoir grandissant des masses populaires. Certes, il y a eu sans doute quelques éclaircis comme l’aboutissement du procès du putsch manqué de septembre 2015, qui fera date dans l’histoire du Burkina. Mais globalement, les gouvernants, fidèles à leur extraordinaire insouciance, ont confirmé leur incapacité à trouver des réponses aux préoccupations des Burkinabè. La classe politique dans son ensemble est restée égale à elle-même, toujours accrochée aux ambitions boulimiques et aux calculs intéressés. La société civile non plus n’a pas fait preuve d’une certaine capacité à s’affirmer en sentinelle vigilant et capable de changer le cours des choses. Les médias continuent de dénoncer sans pouvoir impacter la gouvernance quotidienne de l’Etat. Les populations abandonnées à elles-mêmes, semblent avoir fini par s’accommoder de la situation en attendant la goutte d’eau qui fera déborder et exploser le vase de leur misère et de leur colère jusque-là contenue.

«Situation nationale : un enchaînement de malheurs pour entamer 2019». Ainsi titrions-nous dans le premier article de cette rubrique en 2019. C’était dans Le Reporter N°254 du 15 au 31 janvier 2019. Nous écrivions : «Une folie meurtrière semble s’emparer du Burkina Faso en ce début d’année 2019. De la nuit sanglante de la Saint Sylvestre et jours suivants à Yirgou, dans la Commune rurale de Barsalogo et villages environnants à cette matinée effroyable à Nafona dans la région des Cascades, en passant par cette journée de barbarie à Gasseliki dans la région du Sahel, des dizaines de Burkinabè sont restés sur le carreau, assassinés par des terroristes ou par leurs frères. La comptabilité macabre a atteint déjà un seuil effroyable en deux semaines (presqu’une centaine de morts). Et ce n’est pas tout ! L’on a dépassé la barre de 50 000 Burkinabè qui ont fui leurs villages et pour sauver leur peau dans des camps de réfugiés (ou de déplacés internes selon les termes consacrés). De nouvelles écoles sont fermées, jetant encore de milliers d’autres enfants du peuple dans la rue et des centaines d’enseignants en chômage technique. Pendant ce temps, du côté du gouvernement, l’on ne perçoit aucun signe de nature à susciter l’espoir. Deux semaines après l’instauration de l’Etat d’urgence, prorogé pour six mois, l’on ne voit rien venir. La nation est en train de toucher le fond. Et il faut un sursaut d’orgueil au sommet de l’Etat afin de susciter le sursaut patriotique à tous les niveaux. Il faut un commandant dans le bateau de plus en plus ivre ».

L’on était loin de s’imaginer que toute l’année 2019 allait être marquée par une succession d’attaques meurtrières qui vont gagner toutes les régions du pays. Depuis, il ne s’est pas passé une semaine sans que l’on enregistre des morts du fait des attaques terroristes. Forces de défense et de sécurité, élus locaux et nationaux, agents publics de l’Etat, responsables religieux et coutumiers, musulmans, chrétiens, animistes, paysans, politiciens, humanitaires, responsables et militants de la société civile, partisans de l’opposition et de la majorité, etc. Bref, cette violence n’épargne aucune catégorie sociale. Tout le monde est dans le collimateur. Et tout le pays est désormais à risque. La comptabilité macabre est effroyable : environ 428 personnes tuées entre janvier et fin novembre.

Yirgou, Barsalogho, Zimtenga (Centre-Nord), Arbinda, Koutougou, Gaseliki (Sahel), Bahn, Kain, Sollé (Nord), Kompiembiga, Foutouri, Boungou (Est), Toéni, Barani et Sanaba (Boucle du Mouhoun), etc. Voici autant de localités où des fils du pays sont tombés massivement suite à la violence aveugle et la barbarie terroriste.

Face à cette tragédie et en dépit d’une montée en puissance, dit-on, des Forces de défense et de sécurité dans le dernier trimestre de l’année, le constat demeure qu’aujourd’hui plus que jamais, le Burkina Faso est à la croisée des chemins. Le fait terroriste fait désormais partie des réalités du pays des Hommes intègres. Plusieurs groupes ont investi différentes régions. Selon plusieurs experts, on dénombre des groupes d’obédiences djihadistes (Etat islamique au grand Sahel, groupe de soutien à l’Islam, Ansarou Islam), des bandits armés (qui profitent de la situation), mais aussi quelques sicaires à visées déstabilisatrices et de revanche.

Un remaniement ministériel qui n’a véritablement rien changé

Face aux difficultés que traverse le pays et l’incapacité du gouvernement à apporter des réponses idoines, beaucoup de voix se sont élevées, même dans les rangs du pouvoir, pour appeler un réajustement du gouvernement, notamment, un changement de Premier ministre pour donner un souffle nouveau à l’action de l’Exécutif. Le 18 janvier, le président du Faso a enfin donné suite à cet appel. Le Premier ministre Paul Kaba Thiéba, qui a brillé pendant trois années par son incapacité à incarner la fonction de chef du gouvernement, a fini par jeter l’éponge. Il est remplacé, trois jours plus tard, par Christophe Dabiré, un vieux briscard de la politique burkinabè, plusieurs fois ministre, ancien député, ancien Commissaire représentant le Burkina Faso à l’Union économique et monétaire de l’Afrique de l’Ouest (UEMOA). Le septuagénaire a reconduit plus du tiers du gouvernement précédent.

En somme, l’on a repris les mêmes pour espérer d’autres résultats. C’est l’une des marques déposées du régime Kaboré. Il veut changer les choses avec juste de petits mouvements autour des mêmes personnes. Au bout du compte, la nomination d’un nouveau Premier ministre n’a véritablement rien changé dans l’efficacité de l’action gouvernementale en général. Même si l’entrée de certaines personnalités semble avoir donné un cachet particulier à la marche de leurs départements ministériels. L’on peut citer, entre autres, le ministère de la Défense où en apparence, les choses semblent bouger positivement, même si l’on est encore loin de la victoire contre les forces du mal et ou de l’efficacité 100% des FDS et de leur stratégie de lutte. Mais dans le même temps, les choses semblent empirer du côté du ministère de la Sécurité où les relations entre les différentes Forces de sécurité intérieure (police et gendarmerie) ont atteint un niveau exécrable.

Pire, la Police nationale est aujourd’hui divisée entre adhérents de deux syndicats qui semblent se livrer à une bataille mortelle. Pour l’essentiel, le gouvernement Dabiré a repris les mêmes louvoiements, persiste dans l’inaction, notamment, en matière d’assainissement de la gestion publique où la situation commande des actions précises et parfois vigoureuses. Résultat, on tourne en rond. Rien de véritablement marquant ne s’est signalé dans l’action gouvernementale au cours de l’année 2019. Pire, le gouvernement brille de plus en plus par une absence de collégialité, de vision partagée de son action. Ainsi, l’on assiste régulièrement à des prises de positions contradictoires entre membres du gouvernement. Le Président Kaboré va-t-il opérer un nouveau réajustement ou va-t-il garder cette équipe jusqu’aux élections ? Une fois de plus, dans son propre camp, des voix commencent à exiger encore de nouvelles têtes, avec des hommes et des femmes capables d’aller au charbon, en vue de la prochaine élection présidentielle.  Dans  tous les cas, remaniement ou pas, le gouvernement aura fort à faire au cours de cette dernière année de mandat du Président Kaboré.

Malgré tout, le Burkina des affaires continue de gérer les affaires du  Burkina

Malgré la situation sécuritaire précaire, le Burkina de la mal gouvernance persiste et continue de faire les affaires. Des agents publics continuent de prospérer plus que les hommes d’affaires. L’enrichissement personnel par tous les moyens continue d’être le sport favori de certains agents publics en charge du bien commun. Les scandales de gestion éclaboussent presque tous les secteurs de l’administration publique, jusqu’à la Présidence du Faso. L’un des plus gros scandales économiques de l’année 2019 aura été l’affaire du charbon fin. Elle a commencé en fin 2018 et a traversé toute l’année 2019. Dans cette affaire, la Justice suspecte l’une des plus grandes sociétés minières installées au Burkina Faso, la compagnie canadienne IAM-GOLD Essakane SA, d’avoir tenté une exportation frauduleuse de plusieurs centaines de tonnes de charbon à forte teneur d’or, avec la complicité d’agents publics. Le ministre des Mines en personne est suspecté d’avoir trempé dans cette affaire, à travers des autorisations accordées en violation des textes en la matière. La suite, on la connaît, le dossier est toujours pendant en Justice devant laquelle doivent répondre la société Essakane et 12 personnes physiques, notamment, des agents publics, et Bolloré Logistics qui a assuré le transport des colis suspects.

Quant au ministre, il ne peut être poursuivi que par la Haute Cour de justice après une résolution de mise en examen de l’Assemblée nationale. Mais de ce côté, aucune initiative n’a été prise.

Toujours à l’Assemblée nationale, on peut relever que malgré les dénonciations des médias de faits graves de pratiques frauduleuses et de trafics de tous genres au niveau central et local, aucune Commission d’enquête n’a été diligentée. En effet, la presse d’investigation ne cesse de lever des lièvres mais les pouvoirs exécutif, législatif et même judiciaire semblent s’être accordés pour les laisser filer dans la nature.

Dans le même temps, les sociétés immobilières continuent, avec la complicité des élus locaux, à s’accaparer les terres, surtout dans les Communes rurales proches de Ouagadougou, comme Saaba, Koubri, Komsilga, Tanghin-Dassouri, etc. Ce sont des centaines, voire des milliers d’hectares qui tombent sous leur escarcelle et qu’elles revendent en violation flagrantes des textes. Là encore, le gouvernement fait preuve d’une extraordinaire insouciance en laissant faire. Assurément, le foncier est devenu une véritable bombe sociale qui risque d’exploser dans les années à venir, si ce brigandage continue au vu et au su de tous.

Le procès du putsch manqué : une victoire démocratique noyée dans l’actualité macabre du terrorisme.

L’année 2019 aura été également marquée par le premier dénouement du procès du putsch manqué de septembre 2015. Après un procès marathon de 18 mois, le Tribunal militaire a rendu son verdict le 2 septembre, dans ce procès contre les Généraux Gilbert Diendéré (20 ans de prison ferme) et Djibrill Bassolé (10 ans) et 82 autres militaires et civils. Le fait que ce procès ait été conduit jusqu’à son terme est une victoire pour la démocratie burkinabè. Les  accusés ont eu droit à un procès public et contradictoire où chacun a pu faire valoir ses droits et ses arguments. Au bout du compte, le droit a été dit et chacun peut faire tous les recours auxquels la loi lui donne le droit. 

Point n’est besoin d’épiloguer sur les grandes étapes de ce procès. Ce que l’on peut retenir, c’est que le grand déballage tant attendu n’a pas eu lieu. L’on peut même dire que l’on a parfois eu honte et pitié pour certains accusés que l’on croyait être de véritables durs à cuir, de vrais stratèges. L’on a eu droit à des stratégies de défense qui frisaient le mépris pour la justice et le peuple burkinabè. Mais peu importe aujourd’hui. En attendant les procès en appel, l’on peut dire que ce procès a eu au moins le mérite de montrer que la justice est possible, pour peu que les acteurs assument leur responsabilité et que le politique mette les moyens qu’il faut. Ce procès a nécessité d’importantes ressources du Trésor public. Il faudra d’ailleurs un jour lever le voile sur le coût global de ce procès. Mais quel qu’en fut son coût, ce procès a été très utile pour le pays.

Malheureusement, il est intervenu dans un contexte dramatique avec des morts quasi quotidiennes du fait du terrorisme. D’ailleurs, certains Burkinabè sont convaincus que certaines attaques étaient liées à ce procès. Les rumeurs sur les tentatives de libération des Généraux de la Maison d’arrêt et de correction des armées (MACA) par des groupes terroristes étaient régulièrement distillées dans l’opinion. D’autres Burkinabè n’hésitaient pas à demander la libération des deux Généraux dont l’expertise est indispensable au succès des armes contre le terrorisme. L’on a même entendu que du fond de sa cellule, le Général Diendéré offrirait ses services à ses frères d’armes contre le terrorisme.

Une année de précampagne pour les politiciens

En dépit de la situation difficile du pays, la classe politique a brillé par son insouciance, son incapacité à transcender les intérêts particuliers. Dans ce pays, tout est devenu politique et les politiciens font de la politique avec tout et en toute circonstance. Même le drame de leurs compatriotes victimes des affres du terrorisme est un sujet et un domaine de compétition politique.

Au cours de l’année 2019, ils ont réussi à tenir un dialogue politique, à l’initiative du président du Faso. Ils sont tous d’accord qu’en dépit de la situation sécuritaire avec les centaines de morts et les centaines de milliers de déplacés internes, il faut maintenir le calendrier électoral en l’état et opérationnaliser le vote des Burkinabè de l’étranger. Et déjà, le point d’attraction commun aux principaux partis, c’est la Côte d’Ivoire. Tous pensent pouvoir  compter sur la forte diaspora burkinabè dans ce pays considéré comme un important réservoir d’électeurs qui seront motivés à bloc, parce que c’est leur première expérience. Le  MPP (Mouvement du peuple pour le progrès), le CDP (Congrès pour la démocratie et le progrès) et l’UPC (Union pour le progrès et le changement) y ont tenu des meetings. Ils sont en train d’y déployer des états-majors de campagne. Après avoir échoué à mobiliser l’électorat national, ils vont jeter leur dévolu sur celui de la diaspora.

Certes, la classe politique a été enrichie au cours de cette année, de nouveaux partis politiques. Mais jusque-là, les plus en vue sont encore les anciens caciques qui ont le pays dans sa situation actuelle. Et il y a de fortes chances que les élections de 2020 n’apportent rien de nouveau, sinon qu’elles n’aboutissent au choix du pire.

Sur le front social, les syndicats ont encore une fois de plus pris l’administration en otage dans presque tous les secteurs. Il faut reconnaître qu’ils sont entrés en 2019 en position de force et ils ont bien mis la pression sur le gouvernement. Dans certains secteurs comme la Justice, les Gardes de sécurité pénitentiaire (GSP) ont obtenu gain de cause après plusieurs mois de blocage des juridictions. Au niveau de l’Education, le gouvernement a été contraint de lâcher du lest pour obtenir un assouplissement des luttes syndicales. Il en est de même dans la Santé, où les tensions sont encore vives. Mais dans beaucoup de cas, bien des acquis restent non mis en œuvre et il faut craindre que 2020 ne soit une nouvelle année d’ébullition sur le front social.

Du côté des citoyens, c’est toujours la même insouciance, le même incivisme et surtout cette tendance à confondre changement et intérêts personnels. La plupart des Burkinabè croient que le changement c’est seulement la situation qui leur permet de réussir leurs affaires personnelles. Comme on le dit, le chien ne change pas sa manière de s’asseoir. Les Burkinabè ne veulent pas changer, ils veulent changer les autres et les choses à leur profit exclusif. Ils l’ont confirmé en 2019. Il faut espérer qu’en 2020, ils prendront toute la mesure de la délicatesse dans laquelle se trouve leur pays et pourront enfin prendre fermement des résolutions individuelles et collectives de s’engager pour un changement structurel profond et à même de sortir le pays du gouffre et de réinventer une autre façon de voir et de penser l’action publique, et surtout d’agir au profit du bien commun.

Boureima OUEDRAOGO
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Boureima OUEDRAOGO

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