TENTATIVE DE FUSION DE L’ISTIC ET DE L’ISIS-SE : Le projet flou des ministres Remis Dandjinou et Abdoul Karim Sango

Le ministère de la Communication et des Relations avec le Parlement a initié depuis quelques temps, un projet de fusion de l’école de formation des journalistes, l’Institut des sciences et techniques de l’information et de la communication (ISTIC), et de celle du ministère de la Culture, des Arts et  du Tourisme, l’Institut supérieur de l’image et du son/Studio école (ISIS-SE). L’une des raisons majeures est que les institutions concernées ne sont pas financièrement rentables, leurs taux d’autofinancement sont en deçà de la normale. Et pourtant ! Certains acteurs dénoncent une volonté de fondre le cinéma dans ce projet avec le risque de «tuer» les initiatives et les perspectives déjà bonnes pour relever le  cinéma burkinabè.

Le Burkina Faso, capitale du cinéma africain, est en train de retrouver ses marques d’antan. La revitalisation de l’institut supérieur de l’image et du son/studio-école et son positionnement mondial sont une fierté pour les acteurs du 7e art au Burkina. Mais, le projet de sa fusion avec l’ISTIC crée la panique chez certains, alors que des efforts sont en train d’être faits pour booster encore plus cette école. Tout serait parti d’une déclaration faite par le ministre de la Culture, des Arts et du Tourisme, Abdoul Karim Sango : aller à la fusion des deux écoles de formation, ISIS-SE et ISTIC.

Il n’en a pas fallu plus pour que les acteurs du cinéma montent sur leurs grands chevaux pour attirer l’attention de leur ministère de tutelle et de tous les décideurs potentiels du secteur. Dans une lettre ouverte, ces acteurs du cinéma ont attiré ouvertement l’attention du ministre Abdoul Karim Sango. «Nous soussignés, organisations, cinéastes, professionnels du cinéma et de l’audiovisuel, enseignants en cinéma et en audiovisuel, critiques de cinéma, avons appris avec inquiétude le projet de fusion de l’ISIS-SE avec une autre institution pour en faire un ensemble unique. La raison avancée est le résultat peu satisfaisant de cette institution.» Voici ce que l’on pouvait lire dans ladite lettre ouverte signée par les acteurs du 7e art du Burkina.

Ces signataires qui disent avoir été informés fortuitement sont tombés des nues. Et c’est sans tarder qu’ils ont décidé de prendre l’opinion à témoin sur ce qu’ils ont qualifié de projet inopportun. Mieux, ils regrettent que cette fusion ne soit juste guidée que par «des raisons économiques au détriment des enjeux stratégiques de la culture, de la politique et du développement social. (…) Ce projet de fusion menace sérieusement la qualité de la formation des professionnels du cinéma et de l’audiovisuel au Burkina Faso, partant, la survie même du secteur». D’où alors, l’idée d’interpeller  «les intellectuels, les hommes de culture, les élus locaux et nationaux, le gouvernement burkinabè et les ministères concernés» sur la gravité de cette question.

Les acteurs du cinéma reprochent bien des choses au ministre de la Culture, outre l’inopportunité de la fusion. Ils s’indignent de n’avoir pas été questionnés sur un tel projet. Alors, dans le fond et dans la forme, il y a problème. Et depuis lors, c’était le silence radio. Mais le projet était toujours dans les tuyaux non seulement du ministère de la Culture, mais aussi de celui de la Communication.

Remis Dandjinou lance les hostilités

Le 06 février 2020, c’est le ministre de la Communication, Remis Dandjinou, qui va enclencher les choses. Dans une lettre adressée à son collègue de la Culture, des Arts et du Tourisme, le ministre porte-parole du gouvernement explique qu’un rapport d’évaluation des performances des Etablissements publics de l’Etat (EPE) sur la période de 2016 à 2018 montre que sur 105 EPE, 45 ont un taux d’autofinancement en dessous de la normale qui est de 20%. Ce constat appelle à la prise de mesures pour rendre les structures viables, donc conformes aux normes financières et économiques. C’est sur cette base que le Conseil des ministres a instruit les ministères qui assurent la tutelle des EPE concernés à prendre les dispositions pour une rationalisation desdits établissements afin de leur donner une plus grande efficacité économique et de contribuer ainsi à la réduction du train de vie de l’Etat.

Pour ce faire, il demande au ministère de la Culture que soient désignés 05 représentants au plus tard le 14 février 2020, afin de prendre part à un groupe de travail en vue de la fusion. Selon certaines sources, le groupe de travail a pour mission de «faire une analyse des possibilités de fusion des deux instituts». En plus, il devra élaborer un diagnostic des Ressources humaines, un diagnostic juridique et technique, identifier les forces et les faiblesses, analyser les situations administratives, financières et comptables et enfin, «formuler des recommandations pour la fusion».

Ce dernier objectif va faire tilt dans la tête de bon nombre d’acteurs. Pour eux, s’il faut formuler des recommandations pour la fusion, c’est que l’idée est déjà claire dans la tête des détenteurs du projet : fusionner coûte que coûte.

Nous avons voulu comprendre les vraies raisons de cette fusion avec le ministre de la Communication. Selon Remis Fulgance Dandjinou, le projet est réel et il «découle de la politique du gouvernement de rationaliser les ressources tant financières, matérielles, humaines qu’intellectuelles (…) et d’une instruction donnée par le gouvernement à tous les secteurs de l’administration publique». En plus, explique le ministre Remis Dandjinou, il y a le projet d’universitarisation avec l’absorption de certaines structures de formation professionnelle par le secteur universitaire afin d’uniformiser les diplômes. Seulement, le ministre demande encore plus de temps pour aménager son calendrier afin d’en parler amplement. La promesse a été faite depuis le 25 février 2020. Nous attendons toujours.

Curieusement, au ministère de la Culture, les choses sont également lancées. Le ministre Abdoul Karim Sango, au cours d’un entretien, confie qu’il ne faut pas devancer l’iguane dans l’eau. Il dit s’être référé à des recommandations du Conseil des ministres sur les performances des établissements publics, d’où l’idée de demander une évaluation de la situation à ses services compétents. Mais déjà, il estime que les instituts gagneraient dans cette fusion pour être plus performants avant d’ajouter que certains veulent éviter l’éviction de leur poste tout simplement, d’où le bras de fer. Puis, précise-t-il, les choses n’en sont qu’à l’étape d’idée avec la convocation des acteurs concernés pour discuter de la  faisabilité. C’est là que les esprits ont commencé à se chauffer. Pour lui, c’est le principe de la discussion même qui est remis en cause.

Le ministre Dandjinou veut-il absorber l’ISIS-SE ?

Selon certains acteurs, cette initiative tombe comme un cheveu dans la soupe. Car, estiment-ils, elle vient annihiler les ambitions et les projets que porte l’ISIS-SE pour le monde du cinéma burkinabè et de la sous-région. Au niveau de l’ISIS-SE, les premiers responsables disent n’avoir pas été «officiellement» informés. Mais, des étudiants de cet institut se disent d’ailleurs surpris d’une telle initiative et ne souhaitent même pas en entendre parler. «L’ISIS-SE est en bonne position dans le cinéma burkinabè et africain et les perspectives sont bonnes. Il ne faut pas tout gâcher». Confie un étudiant ! A y voir de près, les analyses ne sont pas suffisamment faites mais les deux ministères tendent déjà vers la fusion.

«C’est un forcing qui ne dit pas son nom», confie un réalisateur en colère. L’un des arguments mis au-devant est l’incapacité financière de l’ISIS-SE à se supporter. Certes, la rentabilité d’une institution renferme des notions multiples dont celle des finances. Mais, peut-on sacrifier sur l’autel de la rentabilité financière sans prendre soin de faire une évaluation des forces et des faiblesses de l’institution ? Faut-il passer par une fusion avec une autre institution d’un autre département ministériel pour impulser une certaine dynamique au secteur du cinéma ? Une fusion peut-elle concilier leurs missions et leurs stratégies ? Quelle est la place stratégique de l’ISIS-SE pour le Burkina Faso ? Une fusion avec l’ISTIC permettra-t-elle à l’ISIS-SE de garder sa notoriété et sa place dans le développement du cinéma et partant, du pays ?

L’ISIS plus efficace financièrement que l’ISTIC

Selon les termes du Conseil des ministres dont fait cas le ministre de la Communication, la norme d’autofinancement des EPE est de 20%. Qu’en est-il pour les deux établissements concernés ? Les données financières de l’Assemblée générale 2019 des établissements publics de l’Etat font ressortir des chiffres qui placent, par exemple, l’ISIS-SE devant l’ISTIC. En effet, le taux d’auto-financement de l’ISTIC pour les années 2016, 2017 et 2018 sont respectivement de : 11,68%, 7,46% et 9,96%. Ces taux sont largement en deçà de la normale de 20% recommandée. Au même moment, l’Etat a subventionné l’ISTIC à hauteur de 541.760.024 FCFA en 2016, 691.863.000 FCFA en 2017 et 729.303.000 FCFA pour l’année 2018. Quant à l’ISIS-SE et pour les mêmes périodes, selon l’Assemblée  générale des EPE, la subvention de l’Etat est de 97.512.000 FCFA en 2016, 104.906.000 FCFA en 2017 et 120.000.000 FCFA pour 2018. Le taux d’autofinancement est de 26,18% en 2016, 11,47% en 2017 et 24,14% en 2018.

En somme, le taux d’autofinancement de l’ISIS-SE est régulièrement au-delà de la moyenne recommandée par l’Assemblée générale des EPE. En 15 ans, l’ISIS-SE a régulièrement été au-dessus des 20% recommandés comme taux d’autofinancement. Elle a été en deçà, seulement deux années. Si tant est que l’argument qui a prévalu au projet de fusion est celui des finances, il ressort largement que l’ISIS-SE arrive à s’autofinancer. Mieux, l’ISIS-SE a acquis, au fil du temps, ses lettres de noblesse du fait d’exister, de former de grands noms du cinéma burkinabè, d’être une référence sous-régionale, africaine et mondiale.

L’affaire semble passer mal. Selon un document que nous avons pu consulter sur le bien-fondé du projet de fusion, l’ISTIC n’a pas encore les capacités à ajouter à son programme de développement une filière cinéma dont les exigences sont d’un autre ordre sans prendre le risque de l’éteindre définitivement. Il y a des points d’arrimage impossibles entre les deux instituts, si l’on ne souhaite pas faire disparaitre la formation au cinéma avec toutes ses branches. En clair, le document stratégique que nous avons pu consulter conclut qu’il sera dommage d’interrompre les bonnes perspectives de l’ISIS-SE. Mieux, le ministre et l’Etat gagneraient à soutenir encore plus l’ISIS-SE, l’industrialiser au lieu de le supprimer.

Aimé NABALOUM
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