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UN AN APRES LA TENTATIVE DE COUP D’ETAT : De la résistance populaire à la défiance généralisée

Le 16 septembre 2015, le Burkina Faso a failli plonger dans l’inconnue avec la tentative sanglante de coup d’Etat de Gilbert Diendéré et sa horde de l’ex-Régiment de sécurité présidentielle. Mais le peuple, notamment sa frange jeune (civils et militaires) a opposé une résistance farouche à cette félonie doublée d’une barbarie d’une autre époque. Au-delà du rétablissement des institutions de la Transition cette résistance populaire a permis de sauver le pays de l’instabilité chronique et du retour des barbouses aux affaires. Un an après, que retenir de cette lutte héroïque? Les espoirs semblent maigrir chaque jour un peu plus. Le rêve du changement éloigne progressivement, tant les nouvelles autorités ne semblent pas à la hauteur des attentes et des ambitions.

Après l’insurrection populaire qui a contraint Blaise Compaoré à la fuite, la résistance au coup d’Etat et à tous les pièges politico-diplomatiques qui s’en sont suivis, le Burkina Faso a forgé le respect et l’admiration de tous les peuples en lutte contre des despotes et autres systèmes mafieux qui les gouvernent. La résistance au coup d’Etat aura été un véritable acte d’héroïsme du peuple insurgé. Ce fut un formidable sursaut patriotique avec une jeunesse (civile et militaire), des syndicats et des partis politiques qui ont mis en déroute les forces rétrogrades qui ont voulu restaurer un système politique à jamais révolu. Officiellement, ce coup de force a fait une dizaine de martyrs et des centaines de blessés.

Finalement, le Conseil national pour la démocratie (CND) n’aura pas tenu 10 jours. Mis en échec par la résistance populaire mais aussi l’armée (puisque le reste de l’armée a rejoint le peuple en lutte), le CND a fini par ranger les armes. Depuis, les cerveaux de cette conspiration, à commencer par le Général Diendéré, méditent sur leurs actes à la Maison d’arrêt et de correction des armées (MACA), poursuivis par le Tribunal militaire. Le RSP, lui, est désormais un mauvais souvenir. Ces enfants gâtés de l’armée, bien formés et bien équipés pour servir par tous les moyens un pouvoir patrimonial, manipulés par une hiérarchie qui les monte contre leurs frères d’armes, ont fini par être emportés par les ambitions d’un homme de l’ombre qui aurait dû quitter cette ombre pour la lumière.

Mais, le coup d’Etat a été l’ultime occasion donnée aux insurgés de poursuivre le déboulonnement des principaux piliers du système Compaoré. Le pilier politique avait été fondamentalement ébranlé par le divorce d’avec les fondateurs du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP) en janvier 2014. Il a été pratiquement démantelé par l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014 avec la fuite de Blaise Compaoré et l’entrée dans la clandestinité de biens des derniers leaders du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) et des partis alliés. Mais le pilier militaire qu’est le RSP avait réussi à survivre à la débâcle des politiques. Mieux, il s’est même imposé à la Transition dont il était même l’un des acteurs principaux avec l’accès d’un des leurs (le Lieutenant-Colonel Yacouba Isaac Zida, aujourd’hui Général de Division déserteur) à la tête de l’Etat au lendemain de l’insurrection et ensuite à la Primature. Mais, malgré tout, le plan de restauration échafaudé depuis la préparation de la fuite de Blaise Compaoré a fini par capoter. La Transition n’a pas été aussi manipulable et malléable comme prévu. Le pouvoir était en train d’échapper définitivement aux derniers fidèles de Blaise Compaoré.

Il ne restait donc que le coup d’Etat. C’est tout ce qui restait à faire pour empêcher les anciens compagnons devenus des ennemis à abattre d’accéder au pouvoir. Après donc plusieurs tentatives de prendre le contrôle de la Transition en fomentant des complots, le Général Diendéré et son RSP sont finalement sortis du bois. Mal leur en a pris. Ce « coup d’Etat le plus bête du monde » (pour reprendre l’expression des résistants) aura finalement eu le mérite de susciter un sursaut patriotique pour sauver la Transition, prise en otage depuis le début par l’aile militaire du système Compaoré. Il a permis aussi de mettre fin à cet interminable règne de la terreur imposé par le RSP depuis un certain 15 octobre 1987.

10 mois de bricolages

Il a surtout permis de réussir le processus électoral pour l’instauration d’un nouveau pouvoir et d’enclencher la marche vers le renouveau politique et institutionnel. En effet, le coup d’Etat était le dernier espoir des partisans de la restauration du système ou de ce qui en restait d’interrompre le processus électoral qui était plus favorable aux insurgés. Ils ont tout fait pour contrôler la Transition et assurer une transmission du pouvoir à un des leurs après. Ils ont tout fait pour barrer la route à leurs anciens compagnons aujourd’hui au pouvoir (qu’ils ont voulu mettre à mort). Mais toutes ces tentatives ont lamentablement échoué, grâce à la vigilance et à la vaillance d’un peuple qui a décidé de prendre en main son destin après de longues années d’imposture et de roublardises. Comme nous l’écrivions dans Le Reporter N°179 du 1er au 15 décembre 2015, « le Burkina Fasosemble sur la bonne voie de laconstruction d’une vie politiquenationale civilisée. C’est peut-êtrela poursuite de la rupture avec lerégime Blaise Compaoré et sespratiques et cultures institutionnellesde la violence et de l’exclusion.

L’élection de Roch Marc Christian Kaboré pourrait donc être un choix de la réalisation du parricide, c’est-à-dire que le peuple voudrait donner à des anciens caciques du système Compaoré (Roch et son staff, notamment Salifou Diallo et Simon Compaoré) l’occasion de déstructurer définitivement les fondements de ce système politique dont ils connaissent les rouages et les subtilités (…) C’est une nouvelle étape de plus qui est franchie dans la quête d’un Etat de droit. Mais le chemin est long. Ceux qui croyaient que l’insurrection était synonyme de rupture totale avec Blaise Compaoré et tous ceux qui l’ont côtoyé doivent déchanter. Ils vont devoir s’inscrire dans une dynamique de déconstruction progressive du système Compaoré. »

L’insurrection populaire et la résistance au coup d’Etat n’étaient donc que des étapes pour enclencher de nouveaux pas vers le renouveau. Les premières élections post-insurrection ne pouvaient donc conduire immédiatement à la rupture. D’autant plus que cette insurrection a été rendue possible en partie par les dissidences dans les rangs du pouvoir d’alors. Toutefois, beaucoup d’insurgés espéraient au moins que « plus rien ne sera comme avant » comme l’avait proclamé le Président Michel Kafando de la Transition. Pour eux, quel que soit le pouvoir qui allait sortir des urnes le 29 novembre 2015, le mieux à faire, c’était de rassembler l’ensemble des forces politiques et sociales pro-changement autour d’un projet de refondation nationale et de reconstruction du pacte républicain. Malheureusement, depuis l’avènement des nouvelles autorités, le désenchantement semble gagner progressivement les rangs des insurgés et tous ceux qui avaient cru que l’ère du changement avait sonné.

Vivement attendu sur des mesures fortes dans la gouvernance quotidienne de l’Etat, le nouveau pouvoir semble progressivement reproduire les mêmes tares que le régime déchu de Blaise Compaoré. Le gouvernement louvoie depuis bientôt 10 mois et éprouve sérieusement des difficultés à convaincre de sa capacité à répondre aux attentes citoyennes. Que ce soient les réponses d’urgence par rapport aux exigences pressantes du quotidien des Burkinabè, ou les propositions de solutions à moyen terme aux problèmes structurels sur les plans institutionnel, économique et social, l’offre politique n’est pas encore à la hauteur des espoirs et des attentes. L’on a l’impression d’un bricolage au sommet de l’Etat. L’on a véritablement du mal à comprendre ce qui se passe réellement. Le plus inquiétant, c’est cette tendance à une remise en cause des acquis de l’insurrection populaire, notamment sur les questions de justice où les dossiers pendants le restent encore sans espoirs, qu’ils connaissent des aboutissements diligents dans de meilleurs délais.

Pire, l’on a assisté à de nouveaux scandales judiciaires que l’on n’avait jamais connus, même sous Blaise Compaoré. L’on peut noter le tripatouillage de la décision des grands juges à la Cour de cassation, le 28 avril, avec la double décision rendue (l’une rendue le matin et cassée le soir par une décision contraire) sur l’annulation du mandat d’arrêt contre Guillaume Soro dans l’affaire du putsch manqué du RSP. Dans cette même affaire, le président du Faso a personnellement dessaisi un juge d’instruction et limogé le commissaire du gouvernement près le Tribunal militaire de Ouagadougou. Ce dossier de coup d’Etat dont d’aucuns espéraient un traitement diligent et impartial a fini par susciter des inquiétudes sur son issue, surtout après les immixtions diplomatiques et les vagues de libertés provisoires accordées à certaines personnalités suspectées d’avoir participé ou soutenu ce putsch. L’on annonce le procès pour la fin de l’année ou le début de l’année prochaine. Finalement, tout le monde attend de voir pour croire.

Toujours, sur le plan judiciaire, l’on peut relever, entre autres, l’inertie dans l’instruction des dossiers Norbert Zongo, Thomas Sankara, Dabo Boukary et des victimes de l’insurrection populaire. Aux dernières nouvelles données par le Procureur du Faso, tous ces dossiers avanceraient normalement. En ce qui concerne les préoccupations pressantes des populations, si l’on peut saluer certaines mesures comme la gratuité de certains soins de santé pour les enfants et les femmes enceintes, l’on reste encore sur sa soif. L’économie tourne plus qu’au ralenti pour ne pas dire qu’elle est pratiquement bloquée. Tous les acteurs se plaignent de la morosité qui risque de compromettre durablement certains secteurs. Pour certains acteurs avertis, cette morosité est bien compréhensible au regard du contexte sociopolitique post-crise qui ne rassure pas et n’encourage pas les investisseurs. Mais ce qui ne l’est pas, c’est l’absence de perspectives claires et rassurantes pour sortir de cette morosité.

Apaiser urgemment le front social qui grogne

insurgeEn outre, l’on ne saurait occulter les ébullitions sur le front social avec des tensions et des revendications tous azimuts qui indiquent clairement qu’en l’absence de perspectives globales de sortie de cette morosité et cette précarité qui touchent tous les acteurs, chaque groupe socioprofessionnel essaie de jouer sa propre carte et de défendre ses intérêts particuliers. La grogne s’intensifie presque dans tous les secteurs et risque de perturber sérieusement la fragile stabilité politique et sociale. Cela aura pour conséquence d’inquiéter davantage les investisseurs et de ralentir encore plus l’économie nationale. Comme si ça ne suffisait pas, le gouvernement provoque inutilement d’autres crises comme c’est le cas à la CAMEG. Cette dernière crise pourrait avoir des conséquences fâcheuses tant dans la chaîne sanitaire que sur le plan sociopolitique. Les rebondissements judiciaires et la réprobation générale qui monte progressivement commandent une grande sagesse de la part du gouvernement. L’affaire est devenue purement judiciaire. Il ne reste plus qu’à privilégier les recours devant les juridictions pour régler définitivement cette affaire CAMEG. Au risque d’encourager l’incivisme par la violation des décisions de justice, il ne reste plus d’autres choix que de s’inscrire dans cette voie de règlement judiciaire.

Enfin, il y a l’épineuse question de la réconciliation nationale et la nécessité de remettre tous les Burkinabè au travail pour la reconstruction du pays. Cela ne peut être possible dans ce contexte actuel d’inquiétudes et de défiance presque généralisée. Lors d’une de ses sorties au cours d’une rencontre initiée par des organisations de la société civile, le président du Faso avait pourtant affirmé sa ferme volonté d’y travailler. « Nous travaillerons à réconcilier le Burkina Faso avec son histoire. Nous avons dit réconciliation, oui ! Mais, la réconciliation doit se faire dans la vérité et dans la justice. Le temps de la corruption et du vol est terminé. Nous avons pris l’engagement de construire ensemble un Burkina nouveau. Lorsque nous disons un Burkina Faso nouveau, ça veut dire que c’est nouveau partout. C’est-à-dire dans nos têtes et dans nos mentalités », a-t-il affirmé. Et d’ajouter que « nous avons dit qu’il faut que le Burkina Faso change. Nous dévons changer dans nos comportements politiques et dans nos attitudes de tous les jours. Nous devons inscrire notre activité dans l’intégrité qui a des exigences. La première exigence est que nous devons travailler avec amour pour notre pays. La deuxième exigence: nous devons aimer le travail bien fait. La troisième exigence: nous devons vivre dans un Burkina Faso de justice, de bonne gouvernance. Et la bonne gouvernance doit commencer par la tête. Parce que le poisson pourrit par la tête. Si la tête est pourrie, tout le reste est pourri. C’est pourquoi nous sommes engagés avec vous à nous battre pour une tolérance zéro de la corruption ». Qu’en est-il aujourd’hui de ces belles promesses ? Que se passe-t-il vraiment au sommet de l’Etat ?

En tout état de cause, un an après le coup d’Etat et 10 mois après l’installation du nouveau pouvoir, l’espoir du changement ou du renouveau reste un voeu pieux. Et comme l’a si bien dit Dr Issaka Sondé, pharmacien et écrivain, dans lefaso.net du 14 septembre 2015, « si rien n’est comme avant, rien non plus n’est mieux qu’avant », surtout dans la gestion publique. Il faut éviter de multiplier les foyers de tensions par des décisions politiques mal ficelées et remettant en cause, les promesses de changements dans la gestion des affaires publiques. Il faut également oeuvrer à désamorcer la bombe sociale dont l’explosion ruinerait les espoirs de sortir de cette morosité et cette précarité généralisées. Il faut surtout éviter de récréer les conditions psychologiques d’avant l’insurrection populaire et la résistance au coup d’Etat. Il faut tirer leçons de ces grands moments de l’histoire de ce pays.

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La fin de deux mythes

Lorsque dans la soirée du 16 septembre, Diendéré lançait avec assurance à la face de l’ancien Président Jean-Baptiste Ouédraogo, de Monseigneur Paul Ouédraogo, président de la Commission de réconciliation nationale et des réformes et du Général Pingrenoma Zagré, chef d’Etat-major général des armées, qu’il venait de perpétrer un coup d’Etat, il était loin de s’imaginer qu’il se tirait une balle au pied. Il était en train de signer la fin de sa si longue imposture. Accourus en médiateurs, après la prise d’otage du président de la Transition, du Premier ministre et des membres de son gouvernement, ses interlocuteurs auront tout fait pour le sauver, le protéger de lui-même et de ses soldats à la gâchette facile. Tout porte à croire qu’il avait déjà perdu toute sa lucidité et devait subir l’humiliation et le déshonneur. Le résultat en bout de courses, c’est une place dans les geôles de la Maison d’arrêt et de correction des armées (MACA) qu’il s’est offert en lieu et place du fauteuil présidentiel Son épouse, elle, a pris le chemin de l’exil au lieu du palais présidentiel. Inculpé pour une dizaine de chefs d’accusation, notamment de haute trahison, de meurtres et complicité de meurtres, d’attentat à la sûreté de l’Etat, le Général putschiste a ainsi signé la fin de sa carrière qui lui aura tout donné. Il aura côtoyé bien des grands de la sous-région ouest-africaine et bénéficié de la bienveillance de bien des puissances de ce monde. Dans sa chute, il a entraîné et liquidé définitivement le RSP qu’il a créé avec Blaise Compaoré.

Tout s’est écroulé autour de lui, même si les conséquences politiques et sécuritaires de son initiative restent encore non maîtrisées, surtout avec les présumées connexions avec des réseaux terroristes qui depuis, font des incursions mortelles sur le territoire national. Le risque d’une insécurité chronique avec des incursions de réseaux terroristes sur le sol burkinabè est de plus en plus évident. Ce qui est arrivé avec l’attaque meurtrière de la Brigade de gendarmerie de Samorogouan dans la province du Kénédougou, des attaques de postes de sécurité dans le Sahel, l’attentat du 15 janvier à Ouagadougou est assez illustratif de ce risque. Il n’est pas exclu que d’autres cas suivent dans d’autres localités. Le Burkina Faso doit s’y préparer. Car, quand ces barbaries commencent, l’on ne sait jamais quand ça finit.

Certains sinistres individus voudraient lier ces menaces et incursions terroristes à la dissolution du RSP et à la chute de Blaise Compaoré et de son bras droit Gilbert Diendéré. Mais n’en déplaisent aux nostalgiques d’un passé à jamais révolu et surtout de privilèges perdus, les mythes Blaise Compaoré et Gilbert Diendéré sont tombés. Le premier a poussé le déshonneur jusqu’à renoncer à sa nationalité et le second risque de finir sa carrière par la déchéance de ses étoiles et toutes les glorioles obtenues dans l’ombre tutélaire de son patron.

B.O

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