UNIVERSITE OUAGA I PR JOSEPH KI-ZERBO: Une thèse piégée par une mésentente entre deux enseignants

Dans un contexte de crise universitaire dont l’une des causes est le manque d’enseignants, l’Université de Ouagadougou livre une sordide histoire d’une thèse d’un étudiant en souffrance depuis 2014, du fait d’une mésentente entre deux enseignants. Patrice Bazongo, c’est le nom de l’étudiant en question. Il est doctorant dans le cadre d’un projet initié par une université danoise, l’Université d’Aarhus, en collaboration avec l’Université Ouaga I Pr Joseph Ki Zerbo. Depuis plus de deux ans, et après un dur labeur, il a fini de rédiger sa thèse, mais impossible pour lui de soutenir. La partie danoise a estimé que   la soutenance de la thèse de l’étudiant a été bloquée. Cette situation est en passe d’affecter la collaboration institutionnelle « vieille de plus de 20 ans » entre les deux universités.   Au cas où l’étudiant ne soutenait pas sa thèse à temps, la partie burkinabè sera « dans l’obligation de rembourser la somme que Danida (Coopération danoise) a dépensée dans la thèse », prévient la partie danoise. Mais comment en est-on arrivé là ?

 

Les faits remontent à 2011, année au cours de laquelle le projet danois Qualitree piloté au Burkina Faso et au Mali, a lancé un test pour recruter un étudiant désirant effectuer une thèse de doctorat. A l’issue du test, Patrice Bazongo a été retenu. Ainsi, il s’est inscrit en année de thèse en janvier 2011 à l’Unité de formation et de recherche en sciences de la vie et de la terre (UFR/SVT) de l’Université Ouaga I Pr Joseph Ki-Zerbo. Plus de six ans après, il n’y a toujours pas de soutenance. En lieu et place, plutôt de nombreuses correspondances, des comptes rendus d’interminables réunions et autres rencontres au chevet d’une thèse en agonie. Patrice Bazongo dit avoir terminé la rédaction de sa thèse en mai 2014. Mais voilà qu’une relation conflictuelle entre son directeur de thèse le Pr Mamoudou Hama Dicko, et son encadreur de proximité, Dr Ismaël Henri Nestor Bassolé, semble bloquer sa soutenance. En raison de « ses nombreuses occupations administratives et politiques », explique l’étudiant, le premier a donné quitus  au second pour suivre au quotidien le travail de l’étudiant et l’orienter. Dr Bassolé supervise la thèse plus de trois années durant. Mais avant la fin de la rédaction du document, les relations entre les deux hommes se sont profondément détériorées. A la base de cette situation se trouverait un malentendu au sujet d’un projet (voir encadré). Depuis lors, l’étudiant Patrice Bazongo est vraisemblablement dans le collimateur de son directeur de thèse, le Pr Dicko. Celui-ci lui reproche sa « proximité avec le Dr Bassolé » et d’avoir « déplacé des échantillons » d’un laboratoire à un autre… « Il m’a rappelé qu’il est le directeur de thèse et qu’on verra la suite », écrit l’étudiant dans une correspondance qu’il a adressée au directeur de l’école doctorale sciences et technologies le 22 décembre 2014 pour lui soumettre les difficultés qu’il rencontre dans la défense de sa thèse. Dans cette note, il relate que quand il a approché le Pr Dicko en juillet 2014, une fois la rédaction du document terminée, « il m’avait fait comprendre qu’il n’avait pas de temps pour mon document car il était occupé à autre chose ».

« Je ne suis pas là pour le social »

Afin de pouvoir postuler à un recrutement d’enseignant-chercheur, Patrice Bazongo dit avoir supplié son directeur de thèse en novembre 2014 pour qu’il lise sa thèse, mais le Pr Dicko lui a répondu en ces termes : « Je ne suis pas là pour le social ». Mais finalement, le Pr Dicko a procédé à la correction du document le 21 novembre 2014. Mais par la suite, « il me fit comprendre clairement que je ne pouvais pas présenter une thèse avec deux articles dans son laboratoire. Il requit un troisième article ». Alors que l’école doctorale qui supplante le laboratoire du Pr Dicko pose comme condition, « la preuve qu’au moins un article scientifique ait été soumis et accepté pour publication ». C’est après moult tentatives vaines de faire évoluer la situation en sa faveur que l’étudiant s’en est remis à l’école doctorale. Dès le 21 janvier 2015, la réponse de cette école tombe, « le Conseil doctoral, sans s’immiscer dans les problèmes internes au laboratoire BAEBIB, a demandé au Pr de bien vouloir prendre les dispositions pour permettre à l’étudiant de soutenir sa thèse, si aucun autre problème d’ordre académique n’est à signaler ». Concernant la lettre du doctorant, au cours d’une rencontre avec une commission dite de réconciliation des deux enseignants, à l’initiative de la Direction de l’école doctorale sciences et technologies, le 26 janvier 2015, le Pr Dicko a confié à ces pairs que «l’étudiant doit suivre les critères scientifiques exigés par son laboratoire pour soutenir sa thèse». Ainsi, la demande de l’école doctorale au Pr Dicko n’a abouti à aucune réponse en faveur de l’étudiant jusqu’au 29 avril 2015, date à laquelle les représentants des doctorants en sciences et technologies décident de rencontrer le directeur de la thèse. Une rencontre à l’issue de laquelle le Pr Dicko « a donné l’assurance de ne plus s’opposer à la soutenance de la thèse de M. Bazongo », peut-on lire dans le procès-verbal de ladite rencontre. Malgré cette assurance, en octobre de la même année, le Pr Dicko « pose des problèmes d’irrégularité de l’inscription de M. Bazongo comme frein à la soutenance de la thèse ». Sachant que leur camarade bénéficie d’une autorisation d’inscription en thèse, délivrée par la présidence de l’université, avec avis favorable du Pr Dicko comme directeur de thèse depuis mai 2011, les représentants des doctorants disent « ne plus percevoir l’objectivité des freins à la soutenance de la thèse ».

Que de va-et-vient !

Reçus en audience par la Direction de l’école doctorale en début novembre 2015, les étudiants n’avaient qu’un seul vœu aux lèvres : voir l’école doctorale trancher, afin de régler définitivement la question. Aux représentants des doctorants, la Direction de l’école a promis de faire au mieux dans l’intérêt de toutes les parties et dans les meilleurs délais. Cette promesse des responsables de l’école doctorale tardant à se concrétiser, le doctorant finit par saisir la présidence de l’université, en février 2016, espérant ainsi un arbitrage définitif mettant fin à cette situation qui n’avait que trop duré. Mais plus d’un an après, les lignes n’ont véritablement pas bougé.

Des structures syndicales à l’université se sont intéressées à la situation de l’étudiant Patrice Bazongo. Le président de l’Association nationale des étudiants burkinabè (ANEB/Ouaga), Yves Ramdé, dit être au courant de la situation. Pour sa part, le délégué général élu des étudiants de l’UFR/SVT Hassane Ouédraogo dit avoir alerté qui de droit. Ce dernier a expliqué ceci : « Sur dossier de thèse de l’étudiant Bazongo, nous avons été saisi en 2015 pour poser le problème à l’administration, de l’étudiant qui peine à avoir la programmation de sa soutenance. Depuis lors, nous avons entamé des actions auprès de l’administration de l’UFR, qui nous a fait comprendre que la situation de l’étudiant la dépasse et que c’est le Conseil scientifique de l’Ecole doctorale qui pourrait statuer sur la question. Nous avons aussi saisi la vice-présidence de l’université à qui nous avons demandé à ce que les autorités universitaires puissent prendre les mesures nécessaires pour que l’étudiant puisse soutenir sa thèse le plutôt possible ». Ce délégué des étudiants nous a confié avoir interpellé les autorités universitaires au moins deux fois sur le dossier. Sa dernière rencontre avec la vice-présidence de l’université date de décembre 2016, « il ressort des échanges qu’une commission a été mise en place sur la question, mais jusque-là, nous attendons toujours »

Le Syndicat national des enseignants chercheurs (SYNADEC) est aussi informé de la situation. Son Secrétaire général, le Pr Boubié Guel, confie avoir aussi interpellé les autorités universitaires chargées de la recherche afin qu’elles interviennent dans le but de résoudre le problème. Pour lui, cette situation est due à la non-application des textes de l’université.

« Je ne veux pas ajouter la cacophonie à la cacophonie »

Nous avons tapé aux portes de l’Ecole doctorale sciences et technologies en fin décembre 2016. Son directeur, le Pr François Zougmoré, dit ceci : « Ce problème académique et universitaire est en train de se résoudre, je ne veux pas ajouter la cacophonie à la cacophonie qui est en train de se faire ». Il n’en dira pas plus, malgré notre insistance d’en savoir davantage.

Nous nous sommes intéressés également à la version du directeur de la thèse en question, le Pr Mamoudou Hama Dicko. En début janvier 2017, en réponse à notre souhait de le rencontrer, le Pr Dicko a dit qu’il était en congé et qu’on pouvait en parler à sa reprise. Par la suite, il nous envoie son courriel. Nous lui avons envoyé un mail avec nos préoccupations. Jusqu’à ce jour, nous attendons toujours sa réponse avec grand espoir.

Selon certains témoignages, le Pr Dicko aurait exigé de son étudiant le respect d’un certain nombre de choses dont lui seul a le secret. Il lui aurait d’abord exigé la publication d’un troisième article, alors que l’Ecole doctorale qui abrite son laboratoire ne demande que la publication d’au moins un article. N’empêche, aux dernières nouvelles, l’étudiant est aujourd’hui à quatre articles. Ensuite, son directeur de thèse a posé comme autre problème, une supposée irrégularité de son inscription au doctorat. Le Pr Dicko aurait remis en cause le Diplôme d’étude approfondie (DEA) de son étudiant, parce que ce diplôme ne correspondrait pas à la spécialité de sa thèse. Il aurait recommandé ainsi à Patrice Bazongo de refaire un DEA dans la spécialité de sa thèse avant une quelconque soutenance. Et pourtant, c’est lui qui avait validé et signé le dossier de l’étudiant avec le même DEA avant qu’il ne s’inscrive en thèse.

Quant au Dr Nestor Bassolé, il dit espérer qu’enfin, l’Ecole doctorale va s’assumer pour libérer Patrice Bazongo. Il dit déplorer le fait qu’il n’ait jamais été contacté par ladite école sur la situation, bien vrai qu’il a dit n’avoir aucun pouvoir de décision pouvant faire évoluer la situation. « Seul le directeur de la thèse est garant de la suite à lui donner », nous a-t-il confié.

Pour sa part, l’étudiant en question, Patrice Bazongo, dit avoir été reçu en fin décembre 2016 par la vice-présidence de l’université. Il a préféré ne rien nous dire sur sa situation, estimant que les autorités universitaires lui ont fait des promesses allant dans le sens d’un dénouement.

Vers le bout du tunnel ?

Nous avons tenté d’avoir une réaction officielle de la présidence de l’université. Finalement, c’est une autorité universitaire (elle a préféré l’anonymat) bien imprégnée de la situation, qui nous a confié que la présidence de l’université était en train de réunir tous les procès-verbaux et documents académiques en lien avec le cursus de l’étudiant Bazongo, afin de lever le voile sur un autre problème qui serait soulevé, à savoir le cursus du doctorant qui serait aussi mis en cause. L’autorité en question précise que l’Ecole doctorale en charge du dossier a été instruite par la présidence de l’université pour que le dossier soit traité afin que l’étudiant puisse soutenir. Aux dernières nouvelles, nous apprenons qu’une commission pédagogique a été mise en place par le Conseil scientifique de l’Ecole doctorale. Selon nos informations, pour une sortie de crise, cette commission aurait procédé à l’évaluation du doctorant Patrice Bazongo, dans le but de lui délivrer un Diplôme d’étude approfondie (DEA) en remplacement de celui qui avait servi à son inscription en thèse. Cette étape qui serait presqu’achevée, devrait permettre de procéder à la soutenance de la thèse de l’étudiant. Mais si la commission en est vraiment décidée ainsi, cela ne soulève-t-il pas de questions troublantes ? Peut-on délivrer un DEA en 2017 qui puisse être antérieur à la date (2011) d’inscription en année de thèse ? N’est-ce pas des portes ouvertes à d’autres complications ? Combien de temps ce nouveau processus va-t-il prendre avant que Patrice Bazongo ne puisse soutenir sa thèse ? Seules les autorités universitaires ont les réponses à toutes ces questions. Affaire à suivre…

Dasmané Niangané (Collaborateur)


20 ans de coopération menacés !

Du côté des responsables du projet, c’est la déception totale. Son coordonnateur au Burkina Faso, Dr Amadé Ouédraogo, n’en revient pas. La situation de la thèse de Patrice Bazongo est « une angoisse pour le projet ». Lâche-t-il. Pour lui, tous les objectifs du projet sont atteints, sauf que le non-aboutissement de la thèse de Patrice Bazongo jusque-là constitue « la seule tache noire du projet ». Alors que les premiers responsables de QualiTree depuis le Danemark lui demandaient des comptes sur l’évolution de la thèse, Dr Ouédraogo dit avoir demandé en vain une audience auprès du président de l’Université de Ouagadougou afin de lui faire part des attentes des Danois. Dès lors, le chef de Département de « Biosciences » de l’Université d’Aarhus de Danemark, Peter Henriksen, est entré sur scène. Il a adressé directement en février 2016, une correspondance au président de l’Université de Ouagadougou, le Pr Rabiou Cissé. Dans cette note, à en croire Dr Amadé Ouédraogo, il ressort que « Patrice Bazongo a fait un travail véritablement satisfaisant. Il a publié deux articles et sa thèse de doctorat est prête. Et mieux, son document a reçu une appréciation positive de la part d’un critique et spécialiste mondialement reconnu dans le domaine de la biochimie et des huiles végétales, en la personne de Dr Shukla ». Ainsi, l’université danoise ne comprend pas « pourquoi la soutenance de thèse a été bloquée pendant plus de deux ans». Et cela n’est pas sans conséquences. A en croire le coordonnateur de QualiTree au Burkina Faso, Henriksen a précisé au Pr Rabiou Cissé que l’agence de financement de la Coopération danoise (Danida) exige que les étudiants finissent dans le temps d’exécution du projet. Sinon, l’Université de Ouagadougou est dans l’obligation de rembourser la somme que Danida a dépensée dans la thèse. Il ressort aussi de la correspondance de l’université que «ce problème est sérieux et peut affecter la collaboration institutionnelle entre l’Université de Ouagadougou et celle d’Aarhus. Une collaboration vieille de plus de 20 ans ».

DN


La pomme de discorde entre le Pr Dicko et Dr Bassolé ?

Le professeur titulaire Mamoudou Hama Dicko et le Maître de conférences Dr Ismael Henri Nestor Bassolé sont tous les deux enseignants à l’Unité de formation et de recherche en sciences de la vie et de la terre (UFR/SVT) de l’Université Ouaga I Pr Joseph Ki-Zerbo. Ils étaient tous membres d’un laboratoire (BAEBIB) dirigé par le professeur. La mésentente entre eux est survenue en 2013, à la suite d’un projet dénommé Centre d’étude, de formation et de recherche pour la sécurité alimentaire (CEFORSA), qui était parrainé par l’Université de Ouagadougou et a été soumis à la Banque mondiale. Le projet en question a été rédigé par un groupe d’enseignants sous la coordination de Dr Bassolé et a retenu l’attention de l’institution financière qui comptait le financer à hauteur de quatre milliards FCFA. Mais ledit projet a finalement été rejeté suite à une plainte du Pr Dicko en septembre 2013 (adressée au ministre de tutelle avec ampliation à la Banque mondiale) pour n’avoir pas connu son existence qu’à la fin de sa rédaction alors que le projet impliquait le laboratoire qu’il dirige. C’est parti pour un conflit qui ne connait toujours pas son épilogue. En début d’année 2015, la direction de l’Ecole doctorale sciences et technologies se décide d’engager une médiation « dans le souci d’apaiser les tensions nées entre deux collègues ». Une commission dite de réconciliation composée d’enseignants d’université a été mise en place à cet effet. Elle a d’abord écouté le Pr Mamoudou Hama Dicko le 26 janvier 2015. Le compte rendu de cette rencontre relate ceci : « Le Pr Dicko, au terme de son intervention, a conclu en disant que si le Dr Bassolé accepte de reconnaître ses erreurs, il acceptera de le pardonner. » Le 03 mars 2015, c’est au tour du Dr Ismael Henri Nestor Bassolé d’être écouté par les membres de la commission. Il ressort de cette rencontre ceci : « Le Dr Bassolé, au terme de son intervention, remercie la commission pour cette initiative allant dans le sens de la réconciliation. Pour lui, aucune réconciliation n’aura lieu tant que son honneur ne sera pas lavé, parce qu’il a été bafoué et il faut que la vérité soit dite. Il dit également qu’il ne fait plus partie du laboratoire BAEBIB et qu’il n’y retournerait plus, même après réconciliation. ».

Au terme des différentes démarches de la commission, une note du directeur de l’Ecole doctorale en date du 07 avril 2015 constate « qu’il y a une profonde divergence inconciliable de point de vue entre les deux protagonistes dans la résolution du problème. En conséquence, la commission de réconciliation se déclare incompétente dans la poursuite de cette réconciliation, mettant ainsi fin à l’initiative de l’Ecole doctorale ». Depuis lors, plus rien n’a vraisemblablement été initié pour en finir avec ce différend entre les deux enseignants.

DN

Avatar
Ecrit par
Le Reporter
Voir tous les articles
Ajoutez votre commentaire

Avatar Ecrit par Le Reporter

Nous suivre sur…